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novembre 8th, 2010

Un conte…

Poster par sebastiengehan in Uncategorized

Impasse

 

« Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants. » ( François René de Chateaubriand )

 

                        Il était une fois, un petit garçon, prénommé Manech Céleste. Du haut de ses dix ans, il contemplait la vie avec un mélange de peur et d’excitation. Entre sa naissance et cet âge incertain, où l’adolescence vous tend ses bras froids et inconnus, une guerre était passée par là. Elle tonnait encore dans les esprits. Comme un grondement sourd qui n’en finissait pas… Un orage ambiant dont les éclairs avaient marqué au fer rouge les mémoires. Les gens paraissaient éberlués. On comptait les morts, les estropiés, les devenus-fous. Dans les journaux de « L’Excelsior » à « L’Illustration », les souffrances endurées de millions de poilus s’étalaient à longueur d’articles. Les parents avaient envoyé leurs rejetons dans cet enfer, la cocarde bleu-blanc-sang cousue à même le cœur, le regard mouillé de fierté. Brutalement, ils revenaient à cette effroyable réalité : ils ne reverraient plus jamais les leurs, tous ces visages aimés qui nourrissaient maintenant les terres ensanglantées de France.

            Manech avait perdu deux oncles. Un de chaque famille pour ne pas faire de jaloux. Ferdinand, le frère de sa mère, avait été tué dans la Bataille de la Somme. Plus jamais son grand rire de gorge n’animerait les repas familiaux. L’autre, Charles, était mort à Verdun. Manech se souvenait de sa moustache énorme et drue. Le nom de ces grandes batailles ne résonnaient plus de la même manière à ses oreilles. A dix ans, il faisait l’apprentissage de la mort avant celui de la vie.

            L’homme avait été un boucher pour l’homme. Le temps était venu de nettoyer les consciences ensanglantées à pleins seaux d’illusions. En vaquant à leurs occupations, tous essayaient d’oublier. D’aucuns s’abrutissaient dans le travail pour la plus grande satisfaction du marchand de canons d’hier, resté patron toujours. D’autres s’enivraient au vin mauvais. Mais le cœur n’y était pas. Ils avaient beau s’assurer avec force que ce serait la Dernière, la dernière fois qu’ils s’entretuaient avec le cousin Fritz, ça recommencerait… Dans les villes et les campagnes, des monuments aux morts poussaient partout, des canines blanchâtres, avec tous ces noms alignés pour l’éternité, ils s’élevaient vers le ciel comme des majeurs levés contre la raison.

            La famille Céleste vivait dans une impasse. Son père aurait dû y voir un signe. Lui qui se rêvait riche à devenir si pauvre au quotidien. La vie s’écoulait lentement à cette époque. C’était le temps du cinéma muet de Louise Brooks, sur la toile blanche d’obscurs cinés, Joséphine Baker dansait dénudée, provoquant un scandale international… Leur quotidien aussi était presque atone, en noir et blanc, au ralenti…

            Francine, sa mère, était couturière. Elle ravaudait l’impensable, elle rapiéçait le périssable, elle reprisait à l’infini… Dans leur salle, qui servait aussi de boutique, c’était des empiècements à discrétion, du taffetas, du tulle, des chutes de tissus bariolés et puis des aiguilles, tant et tant à se croire dans un sous-bois à l’Automne. Entre ses doigts décharnés et tordus, le fil semblait prendre vie. Sa mère lui faisait penser à une araignée ! Prisonnière de sa propre toile, elle était dévorée de l’intérieur par sa tristesse et son sort d’être mariée à un mari brutal.

            Le quartier Saint-François était un lieu de débauches et de canailles, niché dans le port du Havre. C’était rempli d’estaminets lugubres où les engueulades entre pochards se réglaient au surin. Un monde interlope, nocturne, dangereux. « L’Impasse ». Entre la rue Dauphine et la rue de Bretagne. Une rue tortueuse qui séparait en deux un bloc d’immeubles défraichis, tellement bancals que leurs faitages semblaient fusionner. Pas plus de trois mètres de large. Entre les nombreux chiens abandonnés et les buveurs noctambules, l’odeur était parfois insoutenable. Paul Céleste maudissait exclusivement les chiens.

            « Satanés chiens ! Ça chie plus qu’un régiment de dysentériques ! Ah ! Oh ! Sale engeance ! Et qui doit ramasser toutes leurs merdes, hein ?! Je vous le demande… ».

            Personne ne se le demandait. Ce n’était jamais lui qui se coltinait le nettoyage. Francine s’y collait, la pelle et la balayette en bandoulière et le seau de javel. Les alcoolos trouvaient toujours grâce dans ses terribles imprécations. Peut-être que de téter aux mêmes mamelles éthyliques, ça le rendait solidaire ?

            C”est vrai que c’était invivable ici, irrespirable, si sombre ! Quand un rai de soleil venait à se perdre dans l’Impasse, tous les mioches des immeubles essayaient de l’attraper. En traversant cet éclair de lumière, leurs yeux brillaient d’une joie incroyable, étrange, presque effrayante ! Comme des aveugles recouvrant la vue.

            Tout le monde se connaissait dans l’Impasse. Les familles Hémery, dont le mari n’était que bonté et drôlerie ; les Tuilier et leur épicerie miteuse ; les Laurent, dont la femme était concierge, qui colportait les ragots et la discorde comme le vent sème le pollen et la vie… Nous. Forcément. Les Céleste.

            Dans l’immeuble juste en face du nôtre, c’était la famille Destouches. Au numéro sept. Une mère et ses deux filles. Des jumelles… Adèle et Anaïs. Dix-huit ans à elle deux. Manech en était follement amoureux. C’était ses amours nocturnes, ses merveilleux papillons de nuit ! Leur mère était une étrange femme, toujours apprêtée comme pour aller au bal.

            Ses filles ne sortaient jamais de l’appartement. Mme Destouches avait une peur panique des miasmes et autres bactéries. Sa mère assurait qu’elle ne voulait pas les mêler à la plèbe du quartier. Les morveux d’en bas, le tif tondu à ras à force d’élever des colonies de poux, toujours crottés comme des pourceaux. Faut dire qu’avec leurs godasses entrebâillées dans un bâillement sourd, leurs pantalons usés jusqu’à la chair, et leur crasse ramassée à même le caniveau, ils se faisaient peur entre eux !

            Mme Destouches racontait à qui voulait l’entendre, c’est à dire à tous les habitants de l’Impasse, pour qui le commérage était une seconde nature, qu’elle était issue d’une famille bourgeoise. Que ses parents avaient des terres près de Trélazé. Des vignobles à n’en plus finir. Un château, des bonnes, un cuisinier… et tout plein de billevesées et de balivernes qu’elle resservait inlassablement.

            Pour l’histoire, son mari était en voyage d’affaires. Les Amériques. Pardi ! Les jours où elle venait prendre sa commande de napperons où de jupes reprisées chez la mère de Manech, elle décrivait le New-York des lettres de son mari, la folie des américains etc. Manech ne l’écoutait pas, le regard perdu dans son décolleté. Ça valait tous les voyages du monde. Dans ce vallon de chair, son regard errait jusqu’à ce que ses yeux louchent.

            Cette année-là, le Tour de France passait au Havre. C’était la liesse populaire. Mme Destouches assurait à ma mère, que Lucien, son mari volage, serait de retour au pays pour assister en famille à l’étape Le Havre-Cherbourg. Rien que ça. Dans son sourire contrit et cette légère crispation de la mâchoire, Manech voyait suinter le mensonge. Tout le monde savait que Lucien Destouches était parti avec une danseuse de « La Messaline », un bar à filles de joie de Rouen.

            La vie est tout de même une chose bien curieuse… pour qui sait observer entre minuit et trois heures du matin. A la nuit tombée, quand le silence envahissait l’appartement des Céleste, que le ronflement de son père couvrait celui de Rex, leur vieux chien, Manech se dépêtrait de ses draps et il allait tout contre les carreaux de la vitre. La chambre des jumelles donnait en plein sur la sienne. Une poignée de mètres les séparait. Caché dans le recoin de la fenêtre, il voyait madame Destouches déambuler dans la pièce, ranger tel vêtement, replacer tel livre sur l’étagère. Les filles déboulaient de la salle de bains en pyjamas. La maman leur claquait une bise sur chaque joue. Puis les filles regagnaient leur grand lit immaculé. C’était l’heure du coucher. Les rideaux étaient tirés. Fin du spectacle.

            Pourtant, parfois, quelques minutes après cet étrange ballet, les rideaux se remettaient à onduler. Une face de lune se détachait alors derrière la fenêtre. Adèle ? Anaïs ? La fillette lui plantait alors son regard cristallin, le figeant dans son secret observatoire. Un épieu de ciel fiché dans ses rêves… C’était leur cérémonial. Une sorte de jeu de séduction à distance.

            Leurs index s’activaient sur la buée des carreaux ou à même la crasse. Ça dépendait de quel côté du vitrage ils se trouvaient. A la fin de leurs communications, Manech avait toujours les doigts sales. Des lettres se déployaient. Dans la réverbération des bougies, elles semblaient chancelantes, presque animées d’une vie propre. Les mots se formaient à mesure. Bien que prisonniers des ténèbres, ils étaient heureux. Était-ce Adèle ou Anaïs ? Les deux peut-être ! A tour de rôle…

 

            (…) C’était un matin gris. Le ciel n’était que plomb et cendres. Depuis de longs jours, une bruine incessante tombait sur Le Havre. La nouvelle se répandit dans l’impasse, pleine de remugles et de malveillance. L’affliction venait de cogner à la porte des Destouches. Les uns subodoraient que le mari fugueur venait de passer l’arme à gauche, terrassé par n’importe quelle maladie honteuse. Du moment qu’il soit puni par là où il avait pêché ! Les langues se déliaient comme des serpents de fiel. D’aucuns espéraient le pire, l’inévitable, le scabreux !

            Enfin aux alentours de midi, la rumeur enfla jusqu’à accoucher de la vérité. C’était les parents de Mme Destouches, ils avaient rendu leur tablier. Les deux ! Décidément cette famille aimait les paires ! La mère couvait un cancer depuis trop longtemps. Le mal avait finalement éclos d’une vilaine fleur de mort. Pendant toute la durée de l’agonie, son mari lui avait tenu la main. Dans ces moments là, les hommes ont la poignée de main facile. Accouchements, cérémonies officielles, départs à la guerre… les doigts se mélangent, les poignets se mettent à s’agiter frénétiquement… Curieux.

            Une fois que les doigts de sa femme lui avaient paru plus froids que la pierre, le vieux Destouches avait compris que le reste du chemin à parcourir, il devrait le faire tout seul. A croire qu’il n’aimait pas la solitude, ni ce genre de balade commémorative. En passant par les combles, il était monté tout en haut de l’hospice, d’où il avait atteint le toit terrasse. De là, il s’était jeté dans le vide. Onze mètres plus bas, il était arrivé au terme de son existence. L’inhumation aurait lieu à la fin de la semaine, à Bordeaux Saint-Clair, le village originel des Destouches. Pas de château, pas de vignes, pas d’illusion angevine. La tragédie est plus contagieuse que la grippe, elle engendre les malheurs à s’en assécher les yeux. Les habitants de « L’Impasse » n’étaient pourtant pas au bout de leurs peines.

Quelques jours plus tard, le temps était toujours aussi poisseux. La grisaille faisait définitivement partie de leurs vies. Madame Destouches sortit la première de la maisonnée. Emmitouflée dans son chagrin, comme momifiée sous des bandelettes de jais. Fière. Elle se tenait sur le perron de l’entrée. Vacillante tout de même. Paul Céleste feignit de vouloir la soutenir. La main de sa mère le retint fermement. Manech trouve le silence terriblement pesant.

            Madame Destouches esquisse un sourire. Ça lui fait comme une vilaine cicatrice de chair et de douleur. Enfin, elle sort toute entière de sa tanière. La foule présente ne peut contenir un souffle d’appréhension. Elle est magistrale, endeuillée comme il se doit. Elle s’avance vers eux. Sa voilette de tulle noire se soulève suffisamment pour qu’ils entraperçoivent son beau visage baigné de larmes. Elle marque un temps d’arrêt. La foule soupire… Elle se retourne. Elle fait un signe de main en direction de la porte entrebâillée… Les traits diaphanes des deux jumelles apparaissent dans le chambranle de la porte. Leurs robes sombres attisent une peu plus la pâleur de leurs visages. Elles se tiennent par la main. Soudées toujours. Apeurées aussi. Leurs yeux mauves s’écarquillent, comme surprises par l’éclat blême du jour.

            Manech les voit de si près que l’émoi enflamme ses joues. Deux poupées accrochées l’une à, l’autre, comme cousues ensemble dans la détresse. Elles tressaillent. Manech voudrait être courageux, redevenir le prince de leurs Nuits, foncer jusqu’à elles, et jeter sur leurs épaules une cape brodée d’or fin et de pierres précieuses. Hélas, impuissant, il reste figé dans son enfance ! Un badaud de plus parmi cette foule curieuse…

            Madame Destouches leur tend sa main. Une fille de chaque côté, puis elles se mettent en route. Un voisin, le père Hémery, referme doucement la porte de leur logis. Elle incline la tête en signe de remerciement. Elles marchent… elles passent devant une haie de mines ébahies. A leur passage, une forte odeur de camphre se dégage. Manech ne peut réprimer un éternuement. Leurs silhouettes se dessinent bientôt dans l’entrée de « L’Impasse ». Manech cligne des yeux. Elles ont disparu. Puis c’est un hurlement ! Terrible. Inoubliable. Une âme qui se déchire, qu’on assassine, qu’on souille !

            La foule se déverse vers les cris. Manech court à la suite. Les petites sont allongées sur le sol. Madame Destouches va de l’une à l’autre en hurlant. Elle soulève leurs visages presque translucides. Elle essaie de leur insuffler de l’air, elle leur masse les tempes, elle les secoue… Rien n’y fait. Elles restent inertes. Dépouilles, vides de vies, mortes. Leurs mains se touchent presque.

            Le docteur du quartier, monsieur Bapt, un homme rond et bon, expliquera que c’était relatif au manque d’oxygène, à leur réclusion permanente, à leur isolement. Un choc pulmonaire ! Manech entendra tout et son contraire, de la plus saugrenue des théories à la pire des vilenies. Mais il savait pourquoi elles étaient mortes! Elles n’avaient tout simplement pas supporté de voir le monde, le vrai, cette réalité épouvantable. On ne pouvait pas demander à des anges de vivre en enfer !

 En ce vingt-quatre Décembre 1921, si la neige se met à tomber, Manech s’en fiche éperdument. Il se sent plus seul que jamais. Assis sur le bord du Bassin du Roy, il détache son regard mauve des eaux troubles du port pour lever les yeux au ciel. Entre les voiles neigeux, sur un ciel grisâtre, deux étoiles luisent d’un éclat incroyable, d’une luminosité dorée comme les cheveux des jumelles. C’est presque magique. Manech voit soudain les nuages sombres se déchirer en lambeaux charbonneux, tournoyer sur eux-mêmes, ils se mettent à rougeoyer, puis devenir des lettres incandescentes. Cinq lettres de feu qui forment un seul et unique mot : ADIEU.

 D’un revers de manche, Manech essuie ses larmes. Un sourire éclatant éclaire son visage. Il se relève, et c’est d’un pas décidé qu’il marche vers « L’Impasse ». Sous ces croquenots, la neige crisse. Manech n’est plus un enfant.

 

FIN

Sébastien Géhan


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