écrire sur tout, surtout écrire

septembre 19th, 2011

Dangereuses bouffonneries de Canal + et autisme de l’AFP.

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Au menu ce septembre : caricatures malhonnêtes + mensonges et omissions sur le programme du Front de Gauche.

Fin août, Canal + a envoyé deux équipes bien soudées filmer le Remue-Méninges à gauche. Enfin… Pas les échanges constructifs sur la VIème République, la gestion de l’eau, l’idée d’une sortie de l’euro, ou le matérialisme historique, cela va de soi. Tout ça, c’est trop long, trop compliqué. Jacques Généreux, c’est bien trop éclairant ! La politique, la vraie, ça ne fait pas décoller l’audimat, et ça ne rentre certainement pas dans les cadres bien délimités de leurs émissions d’info-spectacle qui n’existent pas pour éclairer, mais pour être rentables. De fait, elles obscurcissent les consciences politiques. Dimanche + d’un côté – émission prétendument sérieuse -, le Petit Journal de l’autre - émission de divertissement; les deux équipes travaillaient ensemble. Alors qu’ont-elles filmé qui pouvait rentrer dans leurs cadres ?

Il faut d’abord garder à l’esprit qu’au cœur de leurs travaux se trouve toujours la personnalisation de la politique. En effet, si on enlève le fond, les idées, la politique elle-même, que reste-t-il ? Le vide des apparences ; et les apparences passent avant tout par les principaux représentants des courants politiques. Tout est grossi, déformé et falsifié pour produire les saynètes les plus divertissantes. Il leur faut des personnages simples, grotesques. La politique, pour ces fabricants d’info-spectacle, c’est alors avant tout des personnages, qui correspondent plus ou moins à la réalité. Quand cette réalité ne leur convient pas, pour x raisons, il faut alors l’inventer, inventer des personnages grotesques qu’ils pourront ajouter à leur panoplie qui évoluent déjà sur la scène ; la scène médiatique. Comment inventer un personnage ? Sur la scène médiatique, un rôle est toujours forgé à partir de bribes de réalité. Les bribes de réalité qu’ils recueillent constituent la matière première de leurs saynètes. Si les bribes qu’ils recueillent ne leur conviennent pas, ils travaillent alors à les enclencher eux-mêmes, puis le montage fait le reste.

Qu’ont-ils donc filmé ? Leur personnage : Jean-Luc Mélenchon, répondant calmement à des questions lors d’une conférence de presse, Jean-Luc Mélenchon répondant calmement ici et là à des questions diverses de militants ou de journalistes, Jean-Luc Mélenchon discutant avec des militants et amis, Jean-Luc Mélenchon blaguant ici et là avec des journalistes. Cela correspondait-il à leur personnage ? Non. Alors il a fallu provoquer les bribes dont ils avaient besoin. Les deux équipes se sont donc occupées de harceler Jean-Luc Mélenchon pendant des heures, tentant de filmer et d’enregistrer des conversations privées, envoyant une journaliste lui poser des questions impertinentes et sottes avec un ton de gamine de 4ème en pleine crise d’adolescence, ou toujours la même  question de cuisine politicienne pendant trois jours. Leur personnage Mélenchon doit être en colère et irrespectueux, voilà les traits principaux qui doivent apparaître. Pour faire croire qu’il l’est constamment, rien de plus simple ! On le fait craquer, et on ne diffuse que ces bribes là. En ce qui concerne les personnages secondaires, c’est aussi simple. Leur personnage doit être entouré de « moches ». Oui. « On est venus filmer les moches ; rien à foutre du discours », dixit un journaliste du Petit Journal. Tout est alors réuni pour leurs saynètes.

Un ami a pris le temps de répondre en vidéo au fruit du travail de ces équipes de Canal +. Voici ce que ça donne :

La personnalisation est au centre de l’info-spectacle. Ces journalistes font alors un travail profondément anti-républicain, voire fascistoïde, comme l’explique Jean-Luc Mélenchon dans cette vidéo. Tout personnaliser, tout rendre bouffon, tout remettre en cause sans jamais véritablement parler de politique, cela met tout simplement la République en danger. La vie politique ne peut survivre si elle est entièrement réduite à du spectacle. Voilà l’équation dangereuse : politique = personnages = bouffons. Cela alimente le « tous-pourris » cher à l’extrême-droite et provoque le détournement d’une partie du peuple de son destin. La satire politique et la critique politique les plus acerbes sont nécessaires en république, mais elles ne peuvent vivre sainement que dans le cadre d’analyses et de débats de fond qui doivent constituer l’essentiel de l’information politique. Aujourd’hui, les analyses et les débats de fond sont presque tous faussés, voire inexistants.

Comment faire face à l’immense machine à consentir que constitue la sphère médiatique ? Il faut tout faire pour tenter d’informer le plus grand nombre de manière alternative – c’est le travail des journalistes de gauche libres, de tout citoyen éclairé, et des militants – , et tout faire pour utiliser l’arme des obscurantistes – le spectacle – contre eux-mêmes, en allant crier des arguments sur la scène – c’est le travail du candidat du Front de Gauche.

Autre réjouissance ce mois de septembre : les mensonges, les approximations et les omissions bien choisies à propos du programme du Front de Gauche. Cette note de blog de Jean-Luc Mélenchon s’attarde sur une critique malhonnête du programme publiée sur mediapart.fr . Je m’arrête quant à moi très brièvement sur cette dépêche AFP publiée hier. Après avoir cité quelques mesures phares, voilà ce que Julie Ducourau a cru bon d’écrire dans une dépêche AFP : « Mais le financement reste assez flou. » Elle a ensuite naturellement enchaîné sur les problèmes de cuisine des législatives et sénatoriales. Message implicite : leur programme n’est que de la poudre aux yeux ; tout ce qui compte pour eux, c’est d’avoir des sièges ! Merci Julie Ducourau !

Tenez, Mme Ducourau, vous devriez vous offrir et offrir à votre patron Nous, on peut ! de l’économiste Jacques Généreux, si votre patron et/ou vous-même avez des problèmes pour comprendre le financement des mesures que vous avez citées. Promis, ça ne fait même pas mal à la tête, et ce n’est que 11€. Par contre, il n’y aucune page de coloriage à l’intérieur. Je préfère vous prévenir. Bonne lecture !

août 25th, 2011

Retour…

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Après de longs mois d’inactivité, j’ai décidé de reprendre ce blog…

Si j’ai continué à écrire pendant cette période, mon esprit s’était un peu détourné… Mais je suis de retour, contraint et forcé ! mais heureux de l’être… dans les jours à venir, j’alimenterai de nouveau ces pages de mes modestes contributions…

bonne nuit

février 26th, 2011

Contre-vérité pour ne pas lire et croire Christophe Bourseiller, acteur de Profs et pseudo-écrivain de l’extrême droite et gauche

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Loren Goldner : Sur « L’histoire générale de l’ultragauche » de C. Bourseiller

publié par Yves, le lundi 13 octobre 2008

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Ce que raconte et sur­tout ce que ne raconte pas “L’Histoire géné­rale de l’ultra-gauche” de Christophe Bourseiller

(Paris, Denoël, 2003).

La ten­ta­tive de Christophe Bourseiller d’insi­nuer que la plu­part des cou­rants de l’« ultra-gauche(1) » – c’est-à-dire des com­mu­nis­tes de gauche – déb­ouchaient sur la triste affaire négati­onn­iste en France durant les années 1980-1990 cons­ti­tue un par­fait exem­ple de déf­or­mation et de calom­nie jour­na­lis­ti­ques. Toutefois, son Histoire géné­rale de l’ultra-gauche (parue chez Denoël en 2003) étant le seul ouvrage dis­po­ni­ble actuel­le­ment sur le sujet, il méritait qu’on lui consa­cre, malgré la méd­iocrité de son contenu, une mise au point argu­mentée, occa­sion de prés­enter des cou­rants peu connus à un nou­veau public ; cou­rants très mino­ri­tai­res qui eurent cepen­dant l’immense mérite de sau­ve­gar­der le socia­lisme de son anti­thèse sta­li­nienne et de tenter de main­te­nir, y com­pris dans les cir­cons­tan­ces les plus dif­fi­ci­les qui soient, son esprit inter­na­tio­na­liste.

On est en droit de se mon­trer quel­que peu soupç­onneux à l’égard d’un auteur qui, comme Christophe Bourseiller, a publié vingt-cinq livres dont cer­tains de cinq cents pages en une quin­zaine d’années. Mais la logor­rhée n’induit pas néc­ess­ai­rement l’erreur. Dans sa bio­gra­phie de Guy Debord, publiée en 1999, Bourseiller dém­ontrait déjà que l’exac­ti­tude his­to­ri­que n’était pas son objec­tif fon­da­men­tal. Comme pour le livre dont il est ques­tion ici, les indi­vi­dus men­tionnés dans cette bio­gra­phie ont assez sou­vent affirmé que tout ce que Bourseiller avait écrit sur eux était faux pour faire planer le doute sur l’ensem­ble du livre. Bourseiller a tenté plu­sieurs fois de tra­vailler dans les médias y com­pris pour l’heb­do­ma­daire à sen­sa­tion Paris-Match. Il ne milite ni à l’extrême gauche ni à l’ultra­gau­che. Mais, encore une fois, ce ne sont pas là des critères éli­mi­nat­oires et de nom­breux livres aussi sérieux qu’utiles ont été écrits sur la gauche révo­luti­onn­aire par des gens qui n’en sont que les obser­va­teurs (ne serait-ce que La Révolution espa­gnole de Burnett Bolloten publié en français chez Ruedo ibe­rico, en 1977). Quoi qu’il en soit, la paru­tion du livre de Bourseiller a déchaîné une tempête en France et entraîné un flot de comp­tes rendus cri­ti­quant le trai­te­ment réservé à différents cou­rants(2) ; au point que cer­tains ont pu penser un moment rédiger le « contre-livre » qui sem­blait s’impo­ser, de manière à cor­ri­ger toutes les erreurs et les men­son­ges qu’on peut y trou­ver. D’autres l’ont accusé de tra­vailler pour la police en publiant les noms d’un grand nombre de gens tou­jours en vie ayant eu des liens avec d’obs­cu­res orga­ni­sa­tions restées acti­ves ou tout réc­emment déf­untes.

Tout cela est décidément mal­heu­reux car le livre de Bourseiller, mani­fes­te­ment des­tiné à ali­men­ter les conver­sa­tions dans les cafés bran­chés de la gauche modérée franç­aise, est en fait le seul livre exis­tant en quel­que langue que ce soit à se pen­cher sur toute l’his­toire de l’ultra-gauche. S’il ne se retrouve pas défi­ni­ti­vement et publi­que­ment dis­crédité, il garde une chance de deve­nir éga­lement un ouvrage de référ­ence pour tous les jeunes mili­tants qui n’ayant pas encore entendu parler d’Anton Pannekoek, Karl Korsch, Herman Gorter, Amadeo Bordiga, Otto Rühle, Paul Mattick, Maximilien Rubel, Daniel Guérin, Grandizo Munis, Guy Debord ou de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort à leurs débuts (3), asso­cient le « marxisme » avec le défunt bloc sovié­tique ou les « États ouvriers » (comme les trots­kys­tes s’obs­ti­nent à les appe­ler) sur­vi­vants, tels que la Chine, la Corée du Nord, Vietnam et Cuba.

Au pre­mier coup d’œil et avant toute lec­ture séri­euse, L’Histoire géné­rale de l’ultra-gauche pour­rait passer pour un annuaire télép­ho­nique assez super­fi­ciel d’un genre (encore) peu connu. Comme tout annuaire, il peut s’avérer utile en matière de référ­ences et de biblio­gra­phies (mal­heu­reu­se­ment pour les lec­teurs ayant quel­ques lacu­nes en français, l’annuaire est pres­que entiè­rement rédigé en cette langue). Cependant, une lec­ture plus atten­tive dém­ontre que Bourseiller n’est pas du tout un obser­va­teur neutre. La pre­mière de ses dis­tor­sions est l’usage quel­que peu flou qu’il fait du terme « ultra-gauche » employé à l’ori­gine comme un adjec­tif expri­mant la dérision au moins depuis la bro­chure inti­tulée La mala­die infan­tile du com­mu­nisme : le gau­chisme rédigée par Lénine en 1921. Il existe pour­tant un terme à la fois plus appro­prié et moins déma­go­gique, celui de « com­mu­niste de gauche » (même si ce terme serait rejeté aussi bien par les anciens mem­bres de Socialisme ou Barbarie que par les situa­tion­nis­tes, les anar­chis­tes, les conseillis­tes ou les com­mu­nis­tes liber­tai­res). Ce terme a été res­sus­cité par le retour, sur le devant de la scène, de plu­sieurs cou­rants mino­ri­tai­res et de leurs théo­riciens (nombre d’entre eux remon­tant aux années 1920) à partir de 1968 et sur­tout depuis les années 1989-1991. On peut, quoi qu’il en soit, en donner une défi­nition plus brève et concise et fina­le­ment assez simple : cou­rants révo­luti­onn­aires auto­pro­clamés qui se situent eux-mêmes à la gauche du trots­kysme (dont nous par­le­rons plus loin). Il s’agit là d’une meilleure défi­nition que le simple « antilé­nin­isme » car cer­tains com­mu­nis­tes de gauche se réc­lament expli­ci­te­ment du lénin­isme.

Avant de nous lancer dans une cri­ti­que de Bourseiller, il faut prés­enter avec pré­cision les cou­rants his­to­ri­ques dont il dis­cute et dont il déna­ture les posi­tions.

Il existe deux grou­pes his­to­ri­ques aux­quels le terme d’« ultra-gauche » s’appli­que sans équi­voque pos­si­ble – contrai­re­ment à leurs différents suc­ces­seurs liber­tai­res (à la seule mais impor­tante excep­tion de l’anar­chisme espa­gnol) – et qui furent de vrais mou­ve­ments de masse regrou­pant des dizai­nes de mil­liers de mem­bres issus de la classe ouvrière :

-  les com­mu­nis­tes de conseils de la Gauche ger­mano-hol­lan­daise,
-
-  et la Gauche com­mu­niste ita­lienne des années 1910 et 1920 (plus géné­ra­lement connue sous le nom de « bor­di­guisme » en dépit de tous ses efforts pour reje­ter cette étiqu­ette considérée comme reflétant un culte de la per­son­na­lité et une trans­gres­sion de l’ano­ny­mat révo­luti­onn­aire).
-  Bien entendu, il y eut imméd­ia­tement des pro­blèmes car aucun de ces cou­rants n’accepta d’être iden­ti­fié au terme qui désignait éga­lement les autres : la Gauche ger­mano-hol­lan­daise et ses suc­ces­seurs, les com­mu­nis­tes de conseils, considèrent les bor­di­guis­tes comme des lénin­istes auto­ri­tai­res tandis que, de leur côté, les bor­di­guis­tes jet­tent au visage des Gauches com­mu­nis­tes alle­mande et hol­lan­daise les qua­li­fi­ca­tifs employés par Lénine à l’égard des gau­chis­tes en les trai­tant tour à tour de proud­ho­nien­nes, syn­di­ca­lis­tes, anar­chis­tes voire d’anti­marxis­tes.

Malgré cela, la Gauche com­mu­niste ita­lienne et la Gauche ger­mano-hol­lan­daise s’enten­daient pour remet­tre en ques­tion la capa­cité d’exten­sion du modèle révo­luti­onn­aire russe à l’Europe occi­den­tale après la Première Guerre mon­diale. Une exten­sion qui était pour­tant non seu­le­ment le prin­cipe fon­da­men­tal du texte publié par Lénine en 1921, mais éga­lement celui de la poli­ti­que des débuts de la Troisième Internationale. Contrairement à la répu­tation qu’elle acquit plus tard – répu­tation fondée sur le conseillisme anti­parti pour lequel elle fut plus connue à partir des années 1930, la grande majo­rité de la Gauche ger­mano-hol­lan­daise était assez favo­ra­ble au début des années 1920 à l’idée d’un parti com­mu­niste, même si elle reje­tait l’idée d’un parti lénin­iste tel qu’il était présenté dans le Que faire ? de Lénine et vanté par les émiss­aires du Komintern.

Allemands, Hollandais et Italiens rejetèrent les argu­ments de Lénine en faveur d’allian­ces avec des grou­pes non révo­luti­onn­aires, en par­ti­cu­lier après le virage à droite du Komintern en 1921 (virage qui suivit l’accord com­mer­cial anglo-russe, l’écra­sement de Kronstadt, l’échec de l’Action de mars en Allemagne et la mise en œuvre de la NEP). En 1921, dans sa Lettre ouverte au cama­rade Lénine, Herman Gorter fait le cons­tat simple (et juste) qu’à l’inverse de la Russie où la classe ouvrière pou­vait s’allier avec la pay­san­ne­rie pour mener la fameuse « révo­lution double », le prolé­tariat d’Europe occi­den­tale menait seul la lutte.

La Gauche com­mu­niste ita­lienne, qui s’est tou­jours prét­endue lénin­iste ortho­doxe, choi­sit une stratégie différ­ente. Elle rejeta la stratégie du front unique adoptée en 1921 par le Troisième Congrès du Komintern. Ses mem­bres refusèrent d’admet­tre la gauche « ser­ra­tiste » du Parti socia­liste ita­lien dans le nou­veau parti com­mu­niste. (Comme les sociaux-démoc­rates d’autres pays qui furent fina­le­ment admis dans leurs partis com­mu­nis­tes res­pec­tifs, le PSI com­pre­nait nombre d’indi­vi­dus ayant sou­tenu la Première Guerre mon­diale avant de deve­nir d’ailleurs des sta­li­niens zélés après 1924.) La Gauche com­mu­niste ita­lienne cri­ti­qua la mise en pra­ti­que, en 1921, d’un front uni ras­sem­blant com­mu­nis­tes et socia­lis­tes en vue de gérer la Thuringe (aujourd’hui un des Länder alle­mands, NdE). Les bor­di­guis­tes ont tou­jours affirmé que ces dés­acco­rds avec Lénine étaient avant tout d’ordre pra­ti­que et que le Parti com­mu­niste d’Italie du début des années 1920 était (et de loin) le parti le plus stric­te­ment lénin­iste de tous les partis com­mu­nis­tes d’Europe occi­den­tale.

Les Gauches com­mu­nis­tes alle­mande, hol­lan­daise et ita­lienne sont nées du soulè­vement révo­luti­onn­aire quasi uni­ver­sel qui suivit la Première Guerre mon­diale et dont l’ampleur et la pro­fon­deur n’ont jamais connu d’équi­valent depuis. Durant une brève pér­iode (jusqu’en 1921), les com­mu­nis­tes étr­angers purent ouver­te­ment déb­attre dans le cadre de la Troisième Internationale avec les bol­che­vi­ques comme de sim­ples égaux. Par la suite, le pres­tige accordé à la Révolution, pour ne pas parler d’évé­nements net­te­ment moins exal­tants, les mar­gi­na­lisa et les réd­uisit au silence. Au début des années 20, donc, ces com­mu­nis­tes de gauche représ­entaient, quels que fus­sent leurs défauts res­pec­tifs, de véri­tables mou­ve­ments ouvriers confrontés aux pro­blèmes de la révo­lution dans les pays au capi­ta­lisme avancé où le prolé­tariat lut­tait seul (à l’inverse une fois encore de la « révo­lution double » de Russie portée par l’alliance des ouvriers et des pay­sans).

Si les com­mu­nis­tes de gauche avaient leurs pen­dants en Russie dans le petit groupe Centralisme démoc­ra­tique ou le Groupe Ouvrier de Miasnikov, ces der­niers ne furent jamais plus que de peti­tes sectes isolées menant un combat perdu d’avance contre le raz-de-marée de la révo­lution mon­diale (et donc russe). Les expéri­ences his­to­ri­ques qui donnèrent nais­sance aux Gauches com­mu­nis­tes alle­mande, hol­lan­daise et ita­lienne (ceux que l’on appelle les « ultra­gau­ches ») concernèrent, comme nous l’avons indi­qué, sinon les masses à pro­pre­ment parler, du moins d’impor­tan­tes mino­rités de la classe ouvrière. Celles-ci avaient vécu de riches expéri­ences mili­tan­tes, celles des grèves mas­si­ves et des actions paci­fis­tes menées avant et pen­dant la Première Guerre mon­diale sans même évoquer les fer­ments révo­luti­onn­aires de la pér­iode qui l’a imméd­ia­tement suivie(4).

Obsédé par l’his­toire des grou­pus­cu­les, Bourseiller omet tota­le­ment cette his­toire sociale plus vaste (sans laquelle pour­tant l’évo­lution de ces cou­rants et celle de leurs reje­tons plus tar­difs, est par­fai­te­ment incom­préh­en­sible). Jusqu’à réc­emment encore, la domi­na­tion du trots­kysme en tant que plus célèbre des oppo­si­tions inter­na­tio­na­les de gauche au sta­li­nisme, en par­ti­cu­lier dans les pays dits « his­to­ri­ques » tels que la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis (mais éga­lement en Amérique latine), a ense­veli le sou­ve­nir de cette expéri­ence et de nom­breux mili­tants ne sont jamais allés voir au-delà du petit livre sur le gau­chisme écrit par Lénine en 1921.

Bourseiller se prés­ente comme un obser­va­teur « fas­ciné par la micro-his­toire ». Son livre débute par une des­crip­tion de l’ultra-gauche qui la prés­ente comme un « autre com­mu­nisme », celui à qui l’on ne doit ni gou­lags ni murs de Berlin. Mais la fas­ci­na­tion qu’il épr­ouve pour son sujet est mitigée par un objec­tif moins édifiant qui court à tra­vers la quasi-tota­lité du livre pour appa­raître à la fin comme la véri­table « morale » de cette his­toire. Cet objec­tif est simple et expli­cite : Bourseiller veut prou­ver que qui­conque ayant eu un point de vue inter­na­tio­na­liste ; s’étant reven­di­qué d’un « troi­sième camp » pen­dant la Seconde Guerre mon­diale ; ayant sou­haité « trans­for­mer cette guerre impér­ial­iste en guerre civile » sur le modèle de la gauche de Zimmerwald pen­dant la Première Guerre mon­diale ; sans oublier, bien entendu, les héritiers tar­difs de ce point de vue inter­na­tio­na­liste, qui­conque, donc a déf­endu un tel point de vue, est néc­ess­ai­rement un préc­urseur ou un pro­ta­go­niste de cette étr­ange affaire du « négati­onn­isme » qui éclata au sein de l’ultra-gauche franç­aise dans les années 1980-1990 (5). (Dans la foulée, tous ceux qui pro­po­sent une cri­ti­que de gauche de la notion d’« anti­fas­cisme » se retrou­vent dans le même panier.)

Déjà, par le trai­te­ment his­to­ri­que que leur rés­erve Bourseiller, les com­mu­nis­tes de gauche des années 1920, les « natio­naux-bol­che­vi­ques » (ceux de « l’aile gauche de la droite » comme on les appe­lait) qui firent leur appa­ri­tion dans les conseils ouvriers de Hambourg (6), se voient accor­der une place com­plè­tement dis­pro­por­tionnée en regard de leur influence effec­tive sur la Gauche ger­mano-hol­lan­daise de l’époque et même des années qui sui­vi­rent. Il met éga­lement en avant cer­tai­nes des déc­la­rations de la Gauche com­mu­niste ita­lienne datant du début des années 1920 selon les­quel­les (et avec les­quel­les il est pos­si­ble ou non de tomber d’accord) le fas­cisme ne serait qu’une des formes de la domi­na­tion capi­ta­liste, voire même l’apogée de la démoc­ratie bour­geoise. Ce fai­sant, il pose les bases des conclu­sions hâtives qu’il prés­en­tera quel­ques cen­tai­nes de pages plus tard.

Gardant en mém­oire qu’il s’agit bien là de l’objec­tif de Bourseiller, reve­nons à son sujet pro­pre­ment dit.

À la fin des années 1920, la Gauche ger­mano-hol­lan­daise s’est scindée en petits grou­pes et la suite de son his­toire, aussi intér­ess­ante qu’elle puisse être, n’est donc plus que l’his­toire de ces grou­pus­cu­les (quant aux bor­di­guis­tes ils ont briè­vement cons­ti­tué, juste après la Seconde Guerre mon­diale, un mini parti de masse (7)).

Dans le cas des Italiens, on sait peu (et Bourseiller n’en parle jamais) qu’Antonio Gramsci a eu un rôle clé dans la mise en œuvre de la poli­ti­que sta­li­nienne visant à purger en 1924-1925 l’appa­reil du Parti com­mu­niste d’Italie de sa majo­rité bor­di­guiste. Il contri­bua éga­lement à assu­rer le vote contre cette même majo­rité au congrès tenu en exil à Lyon en 1926 (8). Ce n’est qu’à partir des années 1970 que le Parti – dis­crè­tement rebap­tisé Parti com­mu­niste ita­lien (au lieu de Parti com­mu­niste d’Italie, NdE) pour des rai­sons essen­tiel­le­ment natio­na­lis­tes – accepta d’aller jusqu’à reconnaître le rôle majeur tenu par Bordiga dans les pre­mières années du Parti. Mais le PCI ne fran­chit jamais tota­le­ment le pas et n’a jamais dénoncé les machi­na­tions pro-sta­li­nien­nes de Gramsci, pro­ba­ble­ment de crainte de semer la cons­ter­na­tion chez nombre d’inno­cents habi­tant les hau­teurs dis­tin­guées du « marxisme occi­den­tal ». Bordiga vécut jusqu’en 1970 et écrivit de brillants tra­vaux théo­riques (quels que soient les pro­blèmes qu’ils puis­sent poser) sur les manus­crits de Marx de 1844, à propos de la nature capi­ta­liste de la Russie ainsi que des textes sur les effets des­truc­teurs du capi­ta­lisme sur l’envi­ron­ne­ment, rédigés en 1960, mais que l’on ne redéc­ouvre qu’aujourd’hui.

Pour des rai­sons his­to­ri­ques, l’héri­tage de l’ultra-gauche des années 1920 a plus de réson­ance en France qu’aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Italie. (Le fas­cisme ayant bien sûr pesé lour­de­ment sur ces deux der­niers pays.) Après avoir fui les régimes tota­li­tai­res (le fas­cisme ou le sta­li­nisme), voire même les régimes réacti­onn­aires de l’entre-deux guer­res, de nom­breux mili­tants trouvèrent refuge en France. Même après 1940 et l’occu­pa­tion nazie, ils trouvèrent le moyen de rejoin­dre la zone libre (et Marseille en par­ti­cu­lier) où ils se ras­sem­blèrent avant, pour cer­tains du moins, de rejoin­dre les États-Unis et le Mexique jusqu’en 1945. Dans ce milieu, trots­kys­tes, anar­chis­tes, bor­di­guis­tes et conseillis­tes (par­ti­cu­liè­rement au sein de la Gauche com­mu­niste de France et des Revolutionäre Kommunisten Deutschlands [RKD, Communistes révo­luti­onn­aires d’Allemagne] un groupe majo­ri­tai­re­ment com­posé d’exilés vivant en France (9)), échappèrent, dans le cadre de ce genre d’asso­cia­tions peu confor­ta­bles mais imposées par la plus dure des néc­essités, non seu­le­ment à la Gestapo mais à la répr­ession sta­li­nienne qui sévirent durant la guerre (10).

Ces grou­pes adop­taient précisément cette posi­tion ouver­te­ment inter­na­tio­na­liste à l’égard de la Seconde Guerre mon­diale, fondée sur ce rejet de l’« anti­fas­cisme » démoc­ra­tico-bour­geois, que Bourseiller traque à tra­vers tout son livre. Mais Bourseiller dis­si­mule que ce point de vue inter­na­tio­na­liste du type « L’ennemi est dans notre propre pays » était assez lar­ge­ment par­tagé par les sta­li­niens, l’aile gauche des sociaux-démoc­rates et les trots­kys­tes mais éga­lement par les mili­tants de l’ultra-gauche aussi bien pen­dant la « drôle de guerre » de 1939-1940 qu’après, à cause du pacte passé entre Staline et Hitler. Ce n’est qu’avec l’inva­sion de l’URSS par Hitler, en juin 1941, que les trois pre­miers grou­pes cités apportèrent un sou­tien ouvert (par­fois cri­ti­que) ou mili­taire aux forces alliées (11).

C’est à partir de ce moment que tout mili­tant agis­sant en France en accord avec le point de vue inter­na­tio­na­liste (et où que ce fût en Europe occupée d’ailleurs) ris­quait réel­lement sa vie. Un ancien du RKD affirma plus tard qu’au moment de dis­tri­buer des tracts devant l’usine Renault à Billancourt, les mem­bres du groupe avaient plus peur de la Résistance contrôlée par les sta­li­niens que de la Gestapo elle-même (12). Même si la plu­part de ces grou­pes, comme les trots­kys­tes par exem­ple, espéraient que la Seconde Guerre mon­diale serait suivie par une vague révo­luti­onn­aire plus impor­tante encore que celle qui avait eu lieu en 1917-1921, rien de cela ne se pro­dui­sit.

De nom­breu­ses rai­sons peu­vent l’expli­quer, notam­ment le fait que les forces alliées connais­saient elles aussi l’Histoire. Elles firent donc tout ce qui leur était mili­tai­re­ment pos­si­ble pour empêcher une insur­rec­tion du type de celle qui avait suivi la Première guerre mon­diale. Hurlant avec les loups, et répétant le poncif à la mode sur « triom­phe de la démoc­ratie » après 1989, Bourseiller ignore tota­le­ment cet aspect de la guerre. Le bom­bar­de­ment de l’Allemagne par les Alliés visait plus les habi­ta­tions et les infra­struc­tu­res des quar­tiers ouvriers que les usines elles-mêmes (13). L’Armée rouge cessa sa pro­gres­sion à l’ouest de Varsovie pen­dant une durée assez longue pour per­met­tre aux nazis de balayer l’insur­rec­tion qui y éclata en 1944, avant la prise de la ville par les Soviétiques, éli­minant ainsi toute pos­si­bi­lité de libé­ration auto­nome de la ville. Bourseiller évoque bien la vague de grèves qui toucha l’Italie du Nord au prin­temps 1943 et qui fit tomber Mussolini mais il ne dit pas que, une semaine plus tard, des bom­bar­de­ments du même type frappèrent Milan et Turin. Malgré la vie dan­ge­reuse que connu­rent ces grou­pes inter­na­tio­na­lis­tes, ils survé­curent. Et lors de l’une de pre­mières grèves impor­tan­tes de l’après-guerre (dans cette même usine Renault de Billancourt, grève qui, entre autres, poussa le Parti com­mu­niste à quit­ter le gou­ver­ne­ment en 1947), plu­sieurs de leurs mem­bres dont un fon­da­teur de Lutte Ouvrière, un bor­di­guiste et un futur membre de Socialisme ou Barbarie, par­ti­ci­paient au comité de grève.

Après avoir abordé la pér­iode d’après-guerre et scruté les regrou­pe­ments (lar­ge­ment sous-estimés) des cou­rants qui avaient survécu au conflit, Bourseiller se tourne ensuite vers l’his­toire du groupe Socialisme ou Barbarie. En 1945, le trots­kyste grec, Cornelius Castoriadis, res­capé à la fois de la répr­ession sta­li­nienne et de la « doc­trine Truman » qui mar­quèrent la guerre civile grec­que des années 1944-1947, arrive en France. (Castoriadis avait lui-même été formé de manière déci­sive par le for­mi­da­ble révo­luti­onn­aire grec que fut Aghis Stinas (14).) En 1949, Castoriadis et un cer­tain nombre de ses cama­ra­des avaient rompu avec la Quatrième Internationale – comme avec le trots­kysme plus géné­ra­lement. Selon eux, le bloc sovié­tique se conten­tait de pra­ti­quer le capi­ta­lisme d’État et ils reje­taient éga­lement la notion lénin­iste du parti d’avant-garde. Quelques mois plus tard, Castoriadis, Claude Lefort et un cer­tain nombre d’autres fon­daient le groupe Socialisme ou Barbarie qui était déjà en rela­tion avec ses pen­dants inter­na­tio­naux, tels que le groupe Johnson-Forrest (C.L.R. James-Raya Dunayeevskaya-Grace Lee (15)) aux États-Unis et qui entra ensuite en rela­tion avec le groupe anglais Solidarity et ce qu’il res­tait des com­mu­nis­tes de conseils ger­mano-hol­lan­dais, sans comp­ter des indi­vi­dus comme Anton Pannekoek, H. Canne-Meier et Paul Mattick.

De 1949 à 1965 (et, au départ du moins, dans une atmos­phère inter­na­tio­nale et natio­nale extrê­mement tendue engen­drée par la guerre froide), Socialisme ou Barbarie tenta de repen­ser com­plè­tement le projet révo­luti­onn­aire. Soulignons d’emblée ce qui cons­ti­tue pour nous son véri­table mérite : à l’instar des par­ti­sans de la ten­dance Johnson-Forest aux Etats-Unis, SOB sut per­ce­voir les luttes acharnées qui vin­rent pro­gres­si­ve­ment occu­per le devant de la scène dans tous les pays de « capi­ta­lisme avancé », et en par­ti­cu­lier en France, aux États-Unis et en Grande-Bretagne dans les années 1950. Cela permit aux « sociaux-bar­ba­res », comme ils aimaient à se qua­li­fier eux-mêmes, de considérer avec d’avan­tage de luci­dité que les trots­kys­tes les limi­tes du prét­endu sta­li­nisme « réf­orm­iste », celles des partis de masse sociaux-démoc­rates ou tra­vaillis­tes et sur­tout celles du projet trots­kyste de « s’empa­rer des syn­di­cats » pour favo­ri­ser la révo­lution. En revan­che, le rejet radi­cal par Castoriadis de la cri­ti­que marxiste de l’éco­nomie poli­ti­que semble aussi peu pers­pi­cace que sa ten­dance appuyée à voir dans le capi­ta­lisme un système essen­tiel­le­ment ou tota­le­ment orga­nisé autour de « ceux qui don­nent les ordres et ceux qui les reç­oivent » contrai­re­ment à l’idée clas­si­que d’un système régi par la loi marxiste de la valeur, mais aussi un système sujet aux formes clas­si­ques de crises. (Ceci est par­ti­cu­liè­rement net dans les arti­cles de 1959-1962 ainsi que dans son texte plus tardif mais lar­ge­ment dif­fusé, inti­tulé « Le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire dans le capi­ta­lisme moderne »(15).) Certains évé­nements clé eurent un des conséqu­ences impor­tan­tes sur l’évo­lution du groupe Socialisme ou Barbarie : le soulè­vement des ouvriers alle­mands de l’Est en 1953, les « évé­nements » de 1956 (le XXe Congrès du Parti com­mu­niste de l’Union sovié­tique, la révo­lution hon­groise, la rés­ist­ance des tra­vailleurs polo­nais, la crise de Suez), les déf­aites franç­aises en Indochine et en Algérie, la chute de la Quatrième répub­lique, le retour de De Gaulle à la tête de la Cinquième République et la déco­lo­ni­sation en général.

Par leur ouver­ture, leur refus de choi­sir un camp dans un monde cogéré par Washington et Moscou, leur désir de ne pas rester pét­rifiés dans l’une ou l’autre des innom­bra­bles varian­tes de l’« ortho­doxie » trots­kyste, les « sociaux-bar­ba­res », quel­les qu’ont pu être les limi­tes de leurs pro­duc­tions théo­riques et de leurs (très modes­tes) inter­ven­tions auprès de la classe ouvrière, ouvri­rent un espace poli­ti­que. C’est cet espace que fréquentèrent les per­son­na­lités plus jeunes qui passèrent par leur groupe avant de contri­buer eux-mêmes de manière plus impor­tante au mou­ve­ment général : à l’image de Guy Debord, Gilles Dauvé (alias Jean Barrot)(17) et les mem­bres fon­da­teurs d’Informations et Correspondances Ouvrières (ICO).

Certaines des limi­tes du groupe se révèlent dans la déc­la­ration de 1967, par laquelle Socialisme ou Barbarie annonce sa dis­so­lu­tion (la revue avait cessé de paraître en 1965) et pro­clame, un an avant la for­mi­da­ble grève de mai-juin 1968, que le groupe ne croit plus en un soulè­vement révo­luti­onn­aire des clas­ses ouvrières dans les années futu­res. Pourtant l’« idée conseilliste » que dif­fusa Socialisme ou Barbarie au cours d’une pér­iode his­to­ri­que très peu favo­ra­ble à une telle concep­tion de la révo­lution, permit éga­lement de théo­riser la tempête ouvrière qui suivit et se pour­sui­vit (comme aux États-Unis et en Grande-Bretagne jusqu’en 1973, en Italie, en Espagne et au Portugal jusqu’en 1977).

Bourseiller (auteur d’une bio­gra­phie contro­versée de Guy Debord) pou­vait dif­fi­ci­le­ment faire l’impasse sur l’Internationale situa­tion­niste. Les situa­tion­nis­tes et les livres de Debord et Raoul Vaneigem parus en 1967, ont – mieux que tout autre cou­rant – anti­cipé l’« esprit » de mai 1968 (18). De nom­breu­ses per­son­nes rebutées par l’austérité d’une gauche marxiste plus visi­ble mais aussi par l’ultra-gauche pré et post-1968, déc­ouv­rirent à tra­vers La Société du Spectacle de Debord un Marx qu’ils avaient tou­jours ignoré et qu’ils purent ainsi relier à leur vie quo­ti­dienne dans le cadre d’un capi­ta­lisme moderne, et ce d’une manière que l’ancienne ultra-gauche n’avait jamais réussi à attein­dre. Néanmoins, les situa­tion­nis­tes ne formèrent jamais un groupe en quête prag­ma­ti­que de mem­bres et le groupe mit offi­ciel­le­ment fin à ses acti­vités en 1972. Ainsi leurs textes ser­vi­rent-ils sou­vent de sas menant à la déc­ouv­erte de Marx, du rôle his­to­ri­que des conseils ouvriers et autres cou­rants de l’ultra-gauche pour des gens qui sui­vi­rent plus tard d’autres che­mins. (Parmi d’autres voies qui menait à l’ultra-gauche on trouva aussi la fameuse [et plus tard infâme (19)] librai­rie La Vieille Taupe ainsi que les livres et fas­ci­cu­les édités par le col­lec­tif des éditions Spartacus réuni autour de René Lefeuvre.)

La grève géné­rale de mai-juin 1968 en France dans laquelle les cou­rants maoïstes, trots­kys­tes et même anar­chis­tes jouèrent un rôle préé­minent, eut pour conséqu­ence à moyen terme de sortir l’ultra-gauche d’un quasi oubli his­to­ri­que(20). Comme l’avait si bien pro­phétisé le livre co-écrit par C.L.R. James, Cornelius Castoriadis et Grace Lee, Facing Reality(21), en 1958 « les tra­vailleurs français bou­ge­ront et lorsqu’ils le feront, ils lais­se­ront le Parti com­mu­niste français en sus­pens dans les airs ». Pourtant, aussi intense et radi­cal qu’il ait pu être, le Mai français ne fut lui-même qu’un élément du soulè­vement inter­na­tio­nal qui se pro­dui­sit en 1968 et dans les années sui­van­tes ; pen­dant cette pér­iode on assista à la « radi­ca­li­sa­tion » de cer­tai­nes stra­tes socia­les (en par­ti­cu­lier des étudiants) en Allemagne, Italie, Grande-Bretagne, États-Unis, Japon, Chine, Mexique, Brésil, Pologne, Yougoslavie, Tchécoslovaquie pour ne parler que des cas les plus remar­qua­bles. Il ne semble pas sur­pre­nant que le mou­ve­ment le plus radi­cal et ayant eu une portée quasi mon­diale se soit jus­te­ment développé dans le pays où la tra­di­tion de l’ultra-gauche est à la fois la plus conti­nue et la plus com­plexe d’un point de vue his­to­ri­que. Soudain, le vieux dicton selon lequel « Quand la France éternue, l’Europe s’enrhume » sem­blait être de nou­veau radi­ca­le­ment à l’ordre du jour.

En termes de mou­ve­ments de masse menés par la classe ouvrière franç­aise, mai 1968 appa­raît comme une apo­théose jamais réitérée depuis. Le « Mai ram­pant » ita­lien des années 1969-1977 et le soulè­vement por­tu­gais de 1974-1975 furent incontes­ta­ble­ment des moments popu­lai­res aussi pro­fonds, voire même plus(22), mais ils n’eurent jamais l’impact inter­na­tio­nal des évé­nements français. Mai 1968 « dis­tilla » l’idée conseilliste telle que l’avaient développée la Gauche ger­mano-hol­lan­daise his­to­ri­que, Socialisme ou Barbarie et les situa­tion­nis­tes au point qu’au début des années 1970 le Parti socia­liste français lui-même se sentit obligé d’évoquer la notion d’« auto­ges­tion ». Mais à mesure que le mou­ve­ment de masse s’essouf­flait et sur­tout après le début de la crise éco­no­mique mon­diale en 1973 (ques­tion à propos de laquelle ni Socialisme ou Barbarie, ni les situa­tion­nis­tes ni même Christophe Bourseiller lui-même ne sem­blent avoir rien à dire), d’autres cou­rants se portèrent sur le devant de la scène.

Au départ il y eut bien quel­ques maoïstes, mais sur le long terme ce sont les trois prin­ci­paux grou­pes trots­kys­tes qui furent les prin­ci­paux béné­fici­aires de Mai 1968 en France(23). Pourtant, pri­son­niers comme ils l’étaient du sem­pi­ter­nel rabâchage de la grille d’ana­lyse héritée de Lénine et de Trotsky, très peu de ce qu’ils ont pu écrire depuis 1968 n’a pu éch­apper à la nature éphémère des tracts poli­ti­ques ou, au mieux, de livres et fas­ci­cu­les de ren­trée poli­ti­que.

Certaines des plus intér­ess­antes contri­bu­tions à la com­préh­ension théo­rique du présent (sinon à celle de toutes les expres­sions poli­ti­ques de masse qui ont pu exis­ter jusqu’à nos jours) nous vien­nent des cou­rants qui ten­tent une syn­thèse de ce qu’il y a de meilleur dans les Gauches com­mu­nis­tes ger­mano-hol­lan­daise et ita­lienne. Les prin­ci­pa­les figu­res de ces cou­rants sont Jacques Camatte et sa revue Invariance(24) et Gilles Dauvé (qui écrivit durant des années sous le pseu­do­nyme de Jean Barrot). Dans une atmos­phère dominée (et pas seu­le­ment en France) par l’éternel débat autour des « formes d’orga­ni­sa­tion » (le Parti, les conseils…) ils ont contri­bué à tisser des liens entre ces formes his­to­ri­ques d’orga­ni­sa­tion et les caté­gories de la cri­ti­que marxiste de l’éco­nomie poli­ti­que et tout par­ti­cu­liè­rement celle exprimée dans le Sixième cha­pi­tre inédit du pre­mier livre du Capital.

Le livre de Bourseiller est tel­le­ment super­fi­ciel qu’il ne men­tionne même pas cette évo­lution. Il ne cite que trois fois Jacques Camatte dont les écrits eurent une grande influence ; il n’évoque ni ses livres ni l’his­toire de sa revue Invariance(25). L’auteur est tel­le­ment pressé d’en venir à l’affaire du « négati­onn­isme » – dans laquelle Gilles Dauvé/Jean Barrot fut impli­qué (sans être lui-même négati­onn­iste il fit preuve, selon cer­tains, d’une cer­taine com­plai­sance envers les négati­onn­istes) – qu’il ne dit abso­lu­ment rien du contenu des pre­miers écrits de Dauvé(26). Pourtant, avec ceux de Camatte dans les années 1970, ce sont parmi les rares expres­sions théo­riques de l’après-Mai à valoir encore la peine d’être lus aujourd’hui – et ils le sont d’ailleurs.

Mark Chirik (1907-1990) fut éga­lement l’une des figu­res mar­quan­tes de ces milieux. Se trou­vant devant l’une des exis­ten­ces les plus intér­ess­antes de cette his­toire (il a d’ailleurs ins­piré l’un des prin­ci­paux per­son­na­ges du roman à clé de Jean Malaquais, Planète sans visa), Bourseiller se sent obligé d’évoquer Chirik. Né en Russie en 1907, Chirik fut l’un des mem­bres fon­da­teurs du Parti com­mu­niste pales­ti­nien en 1919. Après avoir émigré en France dans les années 1920, il passe par le trots­kysme avant de connaître l’influence de l’ultra-gauche. Il reste en France pen­dant la Seconde Guerre mon­diale mais, anti­ci­pant une Troisième Guerre mon­diale, il part en 1952 pour le Venezuela. Il y reste jusqu’en 1968 et y crée un petit mou­ve­ment étudiant avant de reve­nir en France où il fonde, avec quel­ques-unes de ses recrues vénéz­ueli­ennes, Révolution Internationale (RI), le seul groupe de l’ultra-gauche franç­aise à tenter après 1968 de cons­truire une orga­ni­sa­tion struc­turée à l’ombre des grou­pes gau­chis­tes de taille plus impor­tante, même si vers la fin des années 1980 et sur­tout après la mort de Chirik en 1990, ce cou­rant connaîtra toute une série de scis­sions.

La lutte de masse connut un déclin cer­tain en France après les années 1970. L’ultra-gauche et les mou­ve­ments gau­chis­tes en général en subi­rent le contre­coup. Nombre de petits grou­pes ainsi que de nom­breu­ses publi­ca­tions dis­pa­ru­rent. Ce déclin offrit le décor de l’épi­sode « négati­onn­iste » qui éclata en plu­sieurs occa­sions entre 1977 et 1996 et empoi­sonna l’atmos­phère d’une grande partie des milieux de l’ultra-gauche. Les méandres de cet épi­sode, centré sur le déni « révisi­onn­iste »(27) de l’exis­tence des cham­bres à gaz et donc sur celle d’un plan concerté pour exter­mi­ner les Juifs, ne peu­vent être racontés ici(28). Mais il est néc­ess­aire de rela­ti­vi­ser l’affir­ma­tion scan­da­leuse de Bourseiller (qui appa­raît à plu­sieurs repri­ses dans le livre) selon laquelle les « trois quarts des mili­tants issus de la mou­vance “sociale-bar­bare” se lais­sent convain­cre en quel­ques mois et adop­tent à leur tour le dis­cours “révisi­onn­iste” »(29).

Au centre de toute cette affaire, on trouve Pierre Guillaume, fon­da­teur de la librai­rie La Vieille Taupe et qui, après avoir été renié par la quasi-tota­lité de l’ultra-gauche, pour­suit aujourd’hui encore dans la même direc­tion et fréqu­ente de plus en plus assidûment les cer­cles de l’extrême droite. Guillaume et les quel­ques mem­bres de l’ultra-gauche qui l’accom­pa­gnèrent dès le début dans cette affaire négati­onn­iste se sai­si­rent des thèses de Robert Faurisson(30). Ils pen­saient qu’en par­ve­nant à dém­asquer le « mythe » des cham­bres à gaz nazies ils feraient s’effon­drer tout l’édi­fice de l’idéo­logie bour­geoise bâtie sur le triom­phe de la démoc­ratie sur le fas­cisme après la Seconde Guerre mon­diale. Aucun autre cou­rant inter­na­tio­na­liste durant la guerre – et même après – n’avait jamais éprouvé le besoin d’entre­pren­dre une telle dém­arche, à com­men­cer par les mem­bres de l’ultra-gauche qui avaient vécue per­son­nel­le­ment l’expéri­ence des camps. Ceci valait éga­lement pour les bor­di­guis­tes, dont l’arti­cle inti­tulé « Auschwitz ou le Grand Alibi » ne niait en rien le géno­cide perpétré par le nazis mais en pro­po­sait au contraire une ana­lyse très mécan­iste.

La repu­bli­ca­tion par La Vieille Taupe de cet arti­cle sous forme de bro­chure en 1979 peut être considérée comme le début de l’affaire négati­onn­iste dans le milieu de l’ultra-gauche. Selon moi, en plein déclin des luttes de masse, déclin qui dura au moins deux déc­ennies, le négati­onn­isme et la for­mi­da­ble atten­tion que les médias portèrent à cette affaire sem­blèrent redon­ner de la vie et, en un cer­tain sens, du mou­ve­ment à de peti­tes cote­ries mar­gi­na­les ne réun­issant au maxi­mum qu’une petite cen­taine de per­son­nes. Cet épi­sode offrit éga­lement aux idéo­logues de la société domi­nante (d’où le livre de Bourseiller) et ce par­ti­cu­liè­rement après les évé­nements de 1989-1991, un excel­lent prét­exte pour s’en pren­dre aux cou­rants qui cri­ti­quaient l’anti­fas­cisme et la « démoc­ratie » en res­ser­vant la vieille scie selon laquelle l’extrême gauche et l’extrême droite seraient très pro­ches. D’ex-apo­lo­gis­tes du sta­li­nisme, tels Didier Daeninckx, ont ainsi pu pro­fi­ter de l’excel­lente occa­sion de se rache­ter en endos­sant le rôle de dém­ys­ti­fi­cateur.

Au terme de 500 pages, Bourseiller pro­clame pour conclure que l’ultra-gauche en tant que telle n’a jamais existé. Une telle affir­ma­tion dém­ontre une fois de plus que cet insecte col­lec­tion­neur insa­tia­ble de « micro-his­toire » ignore par­fai­te­ment l’his­toire sociale qui a donné nais­sance à son sujet. Celle des années 1920, lors­que les Gauches com­mu­nis­tes, alle­mande, hol­lan­daise et ita­lienne étaient l’expres­sion de dizai­nes de mil­liers de tra­vailleurs ; et celle de 1968 et ses retombées, époque à laquelle les idées que traque Bourseiller ins­pi­raient des mil­liers de mili­tants. Il n’expli­que pas pour­quoi depuis les années 1989-1991, c’est précisément l’« autre com­mu­nisme », celui des mili­tants des IWW (Industrial Workers of the World), de C.L.R. James et des Gauches com­mu­nis­tes ger­mano-hol­lan­daise et ita­lienne qui atti­rent l’atten­tion des mili­tants sou­cieux de théorie. Il n’expli­que pas pour­quoi plus de gens lisent aujourd’hui – dans toutes les lan­gues –Camatte, Debord, Dauvé/Barrot, Bordiga, Munis et Gorter qu’à l’époque même où leurs ouvra­ges furent publiés.

Le livre de Bourseiller appar­tient au même genre que Le Livre noir du com­mu­nisme de Stéphane Courtois(31) dont l’objec­tif est de nous asséner qu’« Il n’existe pas de solu­tion alter­na­tive » à la spi­rale des­cen­dante dans laquelle nous entraîne le capi­ta­lisme mon­dial. À la lec­ture de ces pro­duc­tions idéo­lo­giques on épr­ouve le sen­ti­ment qu’ils insis­tent décidément de manière trop appuyée sur ce fait pour en être vrai­ment per­suadés.

(Traduit par Frédéric Cotton

et publié dans la revue Agone n° 34 en 2005)

Notes

1. Malgré le caractère inap­pro­prié du terme « ultra-gauche » tel qu’on l’emploiera momen­tanément cet arti­cle conser­vera la dis­tinc­tion (plus évid­ente en français) entre l’« extrême gauche » ou le « gau­chisme » qui, depuis 1968, se réfère essen­tiel­le­ment aux trots­kys­tes et aux maoïstes, d’un côté, et, de l’autre, l’« ultra-gauche » pour laquelle trots­kysme et maoïsme ne sont que « l’aile gauche du capi­tal ».

2. On peut trou­ver deux comp­tes rendus plutôt intér­essants de ce livre dans la revue À contre­temps (numéro d’avril 2004) et en par­ti­cu­lier celui rédigé par Enrique Escobar, ancien membre de Socialisme ou Barbarie qui réfute l’affir­ma­tion selon laquelle les « trois quarts » des anciens mem­bres de ce groupe se seraient ral­liés aux thèses sor­di­des du « négati­onn­isme ». La cri­ti­que bor­di­guiste se trouve, elle, dans Le prolét­aire, n° 470, jan­vier-février 2004.

3. De nom­breux textes de ces per­son­na­lités sont dis­po­ni­bles en ligne (www.plus­loin.org) et il existe un site plus com­plet encore avec leurs textes tra­duits en une dizaine de lan­gues (www.left.dis.nl).

4. Philippe Bourrinet a écrit deux his­toi­res excel­len­tes des Gauches com­mu­nis­tes ger­mano-hol­lan­daise et ita­lienne : La Gauche com­mu­niste ger­mano-hol­lan­daise des ori­gi­nes à 1968 et Le cou­rant bor­di­guiste. Ces deux livres sont publiés par les éditions left-dis. Ils sont éga­lement dis­po­ni­bles en ligne sur www.left.dis.nl.

5. Cf. Valérie Higounet, Histoire du négati­onn­isme en France (Le Seuil, 2000) ainsi que Libertaires et ultra-gauche contre le négati­onn­isme (No Pasaran, 1996).

6. Sur le natio­nal-bol­che­visme, cf. Jean-Pierre Faye, Langages tota­li­tai­res, Hermann, 1973.

7. Les éléments de la Gauche com­mu­niste ita­lienne ont pu, après l’écr­ou­lement du régime mus­so­li­nien en 1943, cons­ti­tuer le Parti com­mu­niste inter­na­tio­na­liste, regrou­pant quel­ques mil­liers de mili­tants et deve­nant ainsi la cible des pires calom­nies (et de quel­ques assas­si­nats) de la part du parti sta­li­nien, alors à l’apogée de son influence en tant que « parti de la rés­ist­ance ».

8. John Chiaradia, « Antonio Gramsci : The Dark Years », manus­crit inédit.

9. Pierre Lanneret, Les Internationalistes du « troi­sième camp » en France pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, Acratie, 1995. Voir aussi le dos­sier de la revue Dissidences, n° 12-13, octo­bre 2002-jan­vier 2003 : « Révolutionnaires en Seconde Guerre mon­diale ».

10. La fameuse coopé­ra­tive d’embal­lage à Marseille qui permit à un grand nombre de ces indi­vi­dus (parmi les­quels, briè­vement, André Breton) de sur­vi­vre dans les pre­mières années de guerre est dépe­inte dans le roman à clé de Jean Malaquais concer­nant ce milieu : Planète sans visa, Phébus, 1999.

11. Le Workers Party aux Etats-Unis, issu du trots­kysme clas­si­que et peu sus­cep­ti­ble d’être confondu avec l’ultra-gauche, campa néanmoins sur une posi­tion inter­na­tio­na­liste pen­dant la guerre.

12. Entretien avec Pierre Lanneret (« Camille ») à San Francisco, vers 1980, mili­tant du groupe à Paris pen­dant la guerre, ensuite à Socialisme ou Barbarie et dans divers cou­rants de l’ultra­gau­che jusqu’à sa mort en 1993.

13. 80 % de l’indus­trie alle­mande furent préservés par les bom­bar­de­ments alliés afin de per­met­tre à la future Allemagne de par­ti­ci­per à l’alliance anti-sovié­tique après la guerre. James Stewart Martin (All Honourable Men, New York, 1950) révèle la col­la­bo­ra­tion des milieux d’affai­res amé­ricains, bri­tan­ni­ques et alle­mands pen­dant la guerre elle-même. João Bernardo (Labirintos do Fascismo, Afrontamento, pp. 339-343, 2003) décrit cette même col­la­bo­ra­tion dans le cadre de la Banque des règ­lements inter­na­tio­naux (BRI) à Bâle.

14. A. Stinas, Mémoires : un révo­luti­onn­aire dans la Grèce du XXe siècle, La Brèche, 1990.

15. Groupe orga­nisé du mou­ve­ment trots­kiste amé­ricain sous le nom de « ten­dance Johnson-Forrest », d’abord dans le Workers Party, ensuite dans le Socialist Workers Party, les par­ti­sans de C. L. R. James (Johnson) et de Raya Dunayevskaya (Forrest) avaient quitté ce der­nier en 1950, au moment de la guerre de Corée. En 1955, les par­ti­sans de Johnson et de Forrest se séparent à leur tour. Les « john­so­ni­tes » publient la revue Correspondance à Detroit, puis la revue Facing Reality. Au cours des années 1960, ils étaient peu nom­breux mais avaient une cer­taine influence sur des mili­tants noirs des usines d’auto­mo­bile de Detroit. Raya Dunayevskaya fonda le groupe News and Letters, qui existe encore, mais a réc­emment scis­sionné…

16. Réédité dans C. Castoriadis, Capitalisme moderne et révo­lution, 10/18, 1979.

17. Jean Barrot, Communisme et ques­tion russe, La Tête de Feuilles, 1972 ; Le mou­ve­ment com­mu­niste, Champ libre, 1972 ; Barrot et al., La lég­ende de la gauche au pou­voir : le Front popu­laire, La Tête de Feuilles, 1973.

18. Guy Debord, La société du spec­ta­cle, Buchet-Chastel, 1967 & Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes géné­rations, Gallimard, 1967.

19. La librai­rie La Vieille Taupe fut entre 1966 et 1972 l’un des lieux majeurs concer­nant les écrits de l’ultra-gauche à Paris. Elle a entre­pris depuis une mal­heu­reuse métam­orp­hose dont nous par­le­rons un peu plus loin.

20. À l’ori­gine, ce sont les conseillis­tes ger­mano-hol­lan­dais et ceux de Socialisme ou Barbarie qui avaient la plus grande influence, l’influence des bor­di­guis­tes ne devint pri­mor­diale que quel­ques années plus tard.

21. C.L.R. James et al., Facing Reality, Detroit, 1958.

22. Cf. N. Balestrini, L’orda d’oro, Milan, 1988 ; P. Mailer, Portugal : The Impossible Revolution, Londres, 1977. (Et en français l’excel­lent Portugal, l’autre combat : clas­ses et conflits dans la société, Cahiers Spartacus série b, n°61, mai-juin 1975, NdE.)

23. Les trois prin­ci­pa­les fac­tions trots­kys­tes (qui, pour autant que cela veuille dire quel­que chose, ont réuni un pour­cen­tage com­biné de 11 % aux élections pré­sid­enti­elles de 2002) sont Lutte Ouvrière, la Ligue Communiste Révolutionnaire et les lam­ber­tis­tes, plus connus sous l’appel­la­tion d’Organisation com­mu­niste inter­na­tio­nale. On doit une enquête intér­ess­ante sur ces grou­pes à Christophe Nick, Les Trotskystes, Fayard, 2002.

24. Capital et Gemeinwesen : le 6e cha­pi­tre inédit du Capital et l’œuvre éco­no­mique de Marx, Spartacus, 1978. Voir aussi Jacques Camatte (éd), Bordiga et la pas­sion du com­mu­nisme, Spartacus, 1975.

25. À partir des années 1970, Camatte prend ses dis­tan­ces avec ce qu’il appelle la « théorie du prolé­tariat », autre­ment dit le marxisme.

26. Sous le nom de Jean Barrot, lire note 17.

27. Terme préféré pour évoquer les négati­onn­istes de l’Holocauste issus de tous les cou­rants poli­ti­ques.

28. Cf. V. Higounet, op. cit.

29. Bourseiller, pp. 439-440.

30. Sa prin­ci­pale prise de posi­tion se trouve dans son Mémoire en déf­ense : contre ceux qui m’accu­sent de fal­si­fier l’his­toire : la ques­tion des cham­bres à gaz, La Vieille Taupe, 1980.

31. S. Courtois et al., Le Livre noir du com­mu­nisme, Robert Laffont, 1997. On doit rele­ver pour­tant comme une excep­tion au caractère ten­dan­cieux de ces arti­cles, l’étude de Nicolas Werth sur l’Union sovié­tique et en par­ti­cu­lier le trai­te­ment qu’il rés­erve aux années 1917-1921.

(2003)

Ce texte fait partie d’un des deux recueils de Loren Goldner publiés aux Editions Ni patrie ni fron­tières, Demain la révo­lution, dont le pre­mier tome paraîtra le 20 octo­bre 2008. Prix : 12 € chaque volume, ou 18 € les 2 volu­mes si vous sous­cri­vez avant le 15 déc­embre.

février 24th, 2011

Pluie de morts…

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J’avais mis en ligne, une première ébauche, de la nouvelle “Pluie de Morts”. Je l’ai retiré depuis parce que j’ai bossé dessus… J’ai pris un plaisir coupable à sa rédaction. Un bonheur jouissif… J’espère que vous en prendrez autant à sa lecture ! Je la mettrais en ligne en épisodes… voici le premier…

Pluie de morts

Sébastien Gehan

« Aux anges qui ont des ailes, ce qui leur évitent ainsi de se rétamer comme des merdes » De Pierre Desproges. Non ! Je déconne, c’est de moi… C’est bien, non ?

Prologue :

Un jour, dans ma rue, il s’est mis à tomber des gens du ciel. Il en pleuvait comme si les nuages avaient décidé de larguer tous les enfoirés de la Terre. Sur le coup, je me suis dit qu’il n’allait jamais s’arrêter de pleuvoir. Mais il fallut très se rendre à l’évidence même le ciel n’avait pas les moyens de ses ambitions. Les morts cessèrent, mais c’est la fin de l’histoire, alors je vais plutôt vous raconter comment tout a commencé…

(…) Concierge depuis l’âge de mes dix-huit ans, on a la mobilité sociale qu’on mérite, je sortais les poubelles de la luxueuse résidence « Les Camélias » quand un grand bruit de tôles froissées retentit dans mon dos. Au début, j’ai cru à un banal accrochage. La berline de Monsieur Samson, une Audi machin-truc, qu’il ne finirait jamais de payer, se mit à entonner une sonnerie stridente. Sur le capot défoncé s’étendait, dans une position presque christique, le corps de Eugène Suriffeau, un dentiste à la retraite, résidant du quatrième étage. Sans m’y connaître plus en médecine que d’avoir vu tous les épisodes de la série « Urgences », je ne pouvais que constater qu’il était mort, et qu’il lui manquait toutes les dents du devant. Elles étaient répandues au sol, près de la roue avant, comme de petits osselets ensanglantés. C’était quand même un comble pour un dentiste, tous ces chicots égrenés dans un caniveau ! Mes yeux quittèrent la dépouille désarticulée pour les lever au ciel. Les fenêtres de son appartement étaient grandes ouvertes. Des rideaux aux motifs criards claquaient dans le vent. C’était début février. Le froid commençait à vous mordre la peau jusqu’à la moelle. Qu’il se mette à pleuvoir des gens ! Surtout avec de telles situations ! Encore des couvreurs, leurs morts n’ont pas plus d’écho que tous les autres accidentés du travail ! Si ça nous changeait de la pluie et de la grêle, ça marquait forcément les esprits. Surtout que le phénomène n’en était qu’à son commencement. Ce n’était que la première goutte sanglante, d’une pluie de morts qui allait s’étendre sur la France toute entière, sans discontinuer en une macabre inondation… Je sais, c’est pompeux, lourd et métaphorique à en arrêter la lecture, mais c’est plagié sur un article de « Libération ».

En Juin, on compterait sept défenestrations dans le quartier. Plus d’une par mois ! Déjà la terreur avait gagné toute la ville de Fécamp, pour s’étendre dans la région comme un poison indicible et volatile. C’était la fenêtre ouverte à toutes les peurs !

février 24th, 2011

Sarkozy-Kadhafi : manipulation des mémoires ? Je n’oublie pas…

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Le président français, Nicolas Sarkozy, regrette-t-il maintenant d’avoir serré la main devant les caméras du colonel Kadhafi, en 2007?
Photo: archives AP

Cyberpresse

Échaudé par la controverse suscitée par les vacances de Michèle-Alliot Marie en Tunisie, l’entourage de Nicolas Sarkozy en a-t-il trop fait pour éviter un nouveau scandale alimenté par les liens entre son gouvernement et un chef d’État en déroute dans le monde arabe? Des photos montrant le président Sarkozy serrer la main du colonel Kadhafi, en 2007, ont été effacées du site officiel de l’Élysée. Un geste qui n’est pas passé inaperçu en France.

L’Élysée dément avoir fait disparaître les photos gênantes, au moment où le régime de Kadhafi est accusé d’avoir tué des centaines de civils. Mais des enquêtes des médias français contredisent cette version officielle, et démontrent entre autres que les dites photos ont bel et bien existé et qu’elles ont bel et bien été diffusées sur le site de l’Élysée. Bref, les efforts pour éviter de nouveaux remous auront sans doute été vains.

Un résumé à lire sur lemonde.fr23327.jpg248563-president-francais-nicolas-sarkozy-regrette.jpg

février 22nd, 2011

Vacances !

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J’ai déserté ces temps-ci mon blog, mais je peux vous assurer que je n’ai pas chômé… J’ai terminé 3 nouvelles, et je bosse sur deux autres…

Je les mettrai bientôt en ligne… Au moins une qui ne trouvera pas preneur… En la lisant, vous comprendrez pourquoi…

bonne nuit

Seb

janvier 19th, 2011

Dans la rubrique, je m’en fous, je viens d’apprendre… la mort de Jean Dutourd !

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Quand Sartre est mort en 1980, Jean Dutour avait 60 ans, il écrivit une chronique sarcastique dans France-Soir et Libération titra : «Ducon a ses vues sur Sartre».

En 2011, pas besoin d’une chronique ou d’homélie pour saluer la mémoire de ce monarchiste bon teint, une vraie bonne “Grosse Tête” de C. vient de tomber sans que la lame d’une guillotine n’en effleure le cou. On avait fait depuis des lustres le “Dutourd de son œuvre”

Salut Jeannot et passe le bonjour à Sartre, Camus, Barjavel, les autres… en espérant qu’ils te reconnaissent !!!

SG

janvier 18th, 2011

L’un des plus beaux romans que je n’ai jamais lu… “La Nuit des Temps”…

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… de René Barjavel… Chaque page suinte d’amour… Eléa et Païkan… Amour ultime ou ultime amour ?

Au-delà de cette magnifique histoire, il est question de répartition des richesses, de fin du monde, d’une société qui prend l’eau de toute part… A lire et relire… C’est d’ailleurs ce que je vais m’empresser de faire… Ciao…

SG

janvier 17th, 2011

Une de mes dernières compositions…

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Souviens-toi
Une nouvelle de Sébastien Gehan

Le monde est petit. Minuscule. Un œuf sur lequel dansent des fourmis… C’est ce que pense Manuel lorsqu’il voit la serveuse arriver avec son Picon-bière sur un plateau. Il attend qu’elle le pose sur la table, et qu’elle lui réclame le règlement de l’addition. Ce sont bien ses mains. C’est évident. De longs doigts effilés, ses ongles toujours impeccablement entretenus, enserrent son verre. Manuel croit même reconnaître la bague en argent, ornée d’une pierre ronde en ambre. N’était-ce pas lui qui la lui avait offerte ? A quelle occasion déjà ? Non, c’était impossible, une dizaine d’années s’était écoulée, elle ne pouvait pas l’avoir conservée. Ou comme le souvenir de leur histoire, de lui, d’eux… Et puis après tout pourquoi pas ?!
« Trois euros, siouplaît. »
Sa voix avait changé. L’intonation était différente. Il la trouvait plus nasillarde, limite désagréable. Il cherche dans son porte-monnaie de quoi régler sa consommation quand il a une idée. Bien qu’il ait la somme exacte, il lui tend un billet de cinquante euros qu’il vient juste de lever au distributeur du coin.
« Désolé mademoiselle, mais je n’ai pas la monnaie.
Ce n’est rien. Je reviens tout de suite. »
Cette piètre stratégie lui laissait le temps de l’observer plus longuement, plus minutieusement. Manuel la regarde partir avec son billet en direction du comptoir. Son allure en général, sa démarche chaloupée, avec ce mouvement du bassin, un brin provocateur, même son cul, pourtant masqué du regard par son infâme blouse de travail jaunâtre, c’est elle, Anne. Sa Anne. Outre son âge, la trentaine comme lui, ses cheveux toujours tirés en arrière, retenus par une simple pince de nacre, leur couleur sombre aux reflets presque violets ravivent en lui des souvenirs délicieusement douloureux. Manuel se remémore leurs journées passées à faire l’amour, sa longue chevelure sombre déployée sur l’oreiller, son beau visage endormi après leurs ébats. Manuel pousse un soupir. La bière n’a pas le tant de chauffer qu’un résidu roussâtre se forme au fond du verre. Ses pensées l’amènent à des tergiversations intenses, son ventre se noue au contact de ce souvenir passionnel. Ce ne peut être qu’elle, Anne Diego. L’amour de sa vie. Après tant d’années, il l’a enfin retrouvé, à un vol de perdrix de leur première rencontre. Manuel sourit. Une joie étrange irradie tout son être.
Les souvenirs refluent en lui comme une ressac intérieur. Ils sont sortis ensemble à la Faculté de Lettres de Rennes. A cette époque, ses cheveux de jais dégringolaient sur ses épaules, en une cascade de nuances noires. Lui aussi avait les cheveux longs, retenus par un catogan. Tous les étudiants se groupaient en bandes, en communauté d’idées, religieuses, culturelles, au moins en centres d’intérêts réciproques. Les binoclards se terraient à la bibliothèque universitaire, se branlant dans les œuvres originales de Stéphane Mallarmé ou riant d’un calembour étymologique inextricable pour le vulgaire péquin; d’autres se la jouaient philosophes, barbes naissantes, tifs longs et vestes en daim, les poches rembourrées d’herbe coupée à la nourriture pour oiseaux; et puis ils y avaient des gonzesses, aussi excitantes que les pages sous-vêtements du magazine Damart, leurs tronches torves plongées dans les bouquins pour éviter de relever les yeux et de voir qu’elles avaient tout autant leurs places dans ce monde que des couilles sur un eunuque; des fils et filles à papa, look BCBG, chemises vichy « CHEVIGNON », pull « BENETTON », jeans brut « LEVI’S », chaussettes « ACHILLE » » assorties au pull, égarés là le temps d’une année scolaire, avant l’inscription à une école privée haut de gamme où ils pourraient devenir aussi pourris que leurs parents… et Manuel, solitaire, un peu motard, sans le sou, au style « GRUNGE » non par fanatisme absolu pour Kurt Cobain, ni pour les rifs agressifs du groupe « NIRVANA », mais parce que quand on a pas de blé, on a des idées, et il est toujours plus facile d’arborer une chemise à trous, des jeans crasseux et des pompes éculées, et réussir à avoir l’air « d’être dans le vent »… et elle, toute aussi seule, belle et fragile comme une fleur aux pétales délicates qui aurait choisi de pousser dans un endroit plein de vent et de fureur, égarée dans une vie dont elle ne comprenait pas très bien si toutes les issues offertes étaient faites pour elle.
Ils étaient fait pour se rencontrer. Deux âmes perdues dans un grand bazar où l’incertitude concurrençait le futile. Les années quatre-vint dix, un Mitterandisme de plus en plus décrié par les médias, avec le chômage comme avenir à une jeunesse sacrifiée sur l’autel du fric, la lente décomposition conjuguée des médias et des politiciens, comme deux frère et sœur qui auraient enfin décidé de s’accoupler dans une liaison incestueuse, pour ne plus jamais quitter la couche de leurs exécrables copulations et s’y ébattre comme deux pourceaux batifolants et heureux…
Manuel avait tout de suite craqué pour cette jolie frimousse. Aussi doué pour les études que pour la séduction, il l’avait laissé filer dans d’autres bras que les siens. De soirées estudiantines où il n’avait pu trouver aucun mot à dégoiser, tant il se trouvait con dès qu’il se trouvait face à elle, à des rencontres impromptues au détour d’une allée de la bibliothèque universitaire, où elle lui décochait un sourire à rendre jaloux un Cupidon, Manuel n’avait rien osé ni tenté, tant il se trouvait gauche, mal foutu et incapable de tenir une discussion. Le temps qu’il ne supporte plus de la voir s’ennuyer aux côtés de connards tout en gueule et en gesticulations. C’est au cours d’une soirée organisée par la Fac de Maths, qu’ils étaient sortis ensemble. Pourtant pas le genre de soirée où les langues se déliaient jusqu’à s’entortiller comme des chichis de fête foraine. Pas le genre d’endroit où le palpitant risquait de s’emballer et de tutoyer cette ligne invisible de la vie au trépas. Pourtant ce fût là où ils eurent le coup de foudre, le vrai. L’animateur de la soirée envoyait pour la troisième fois «Confidence pour confidence » de Jean Schulteis, quand Manuel décida de quitter les lieux. La fiesta avait été un bide intégral. Il y avait plus de mecs au mètre carré que que de flics à un déplacement d’un Président de la République. Les heures avaient défilé au rythme de musique des années 80, à vous faire regretter d’être né dans les années 70. Les matheux, peu adeptes de la fête et de l’alcool, s’étaient lâchés, et plus d’un répandait leur vomi directement sur la piste de danse.
Anne était là, accompagné d’un gaillard, aussi grand qu’il paraissait idiot. Un vrai géant ! Il était en Fac d’Anglais, mais il fumait tellement de shit, qu’il parlait plus couramment le marocain de quartier que le rosbif. C’était une sorte d’escogriffe, sapé comme une épave, mais le portefeuille rembourré comme le cul d’une bourgeoise. Il s’appelait Jean-Christophe, mais il aimait se faire appeler « JC », ça sonnait moins catho aux oreilles des connasses, charmées par son allure de crapule et son flouze qui lui permettait de leur rincer le gosier avant de leur humidifier le paillasson. Manuel était dégouté de voir Anne s’afficher avec ce mec. Il préféra se tirer avant d’aller vider son verre de bière chaude sur cette gueule d’empeigne. Anne en fit de même. Comme elle le lui avoua plus tard, elle pensait que l’allure faisait le bonhomme. Manuel ne put s’empêcher de lui rétorquer que le curé ne faisait pas l’habit, et qu’en dessous de la soutane, on trouvait souvent des pénis qui ne demandaient qu’a rencontrer des culs de mômes qui n’avaient même pas l’âge de se palucher. Sous le ciel breton, elle se mit à rire, une sorte d’envolée sonore qui n’en finissait pas d’aller vers les aigus. Manuel se sentit penaud, sa métaphore lui semblait tout à coup aussi réussie qu’une blague sur les homos à un congrès de coiffeurs. Ses dents luisaient d’un éclat magnifique sous cette lune morne. Manuel avait une envie irrépressible de l’embrasser. De coller ses lèvres sur cette bouche rieuse. Elle le regardait bizarrement. Ses yeux d’un vert délavé luisaient, ses pupilles étaient irisées comme ceux d’un chat. Manuel cherchait quelque chose à dire, quelque chose de spirituel… rien ne venait, alors il se mit à rire aussi. Un rire tonitruant, qui venait de ses entrailles. Elle repartit de plus belle. Putain ! Ce que c’était bon de rire avec cette fille !
Le baiser fût électrique. Les paupières se fermèrent pour mieux laisser les autres sens savourer l’instant, les doigts s’emmêlèrent à ne plus savoir lesquels appartenaient à qui, des picotements parcoururent les corps… Puis les mains se libérèrent de leur mêlée, pour mieux passer sous les vêtements…. Manuel reprend ses esprits. Il n’arrive pas à se souvenir comment leur fabuleuse histoire a pu se terminer. Ils étaient fait l’un pour l’autre, comme deux âmes sœurs enfin réunies.
Anne revient. Elle dépose, sans même un regard, les billets et les pièces dans une coupelle à l’effigie de la bière « LEFFE ». Manuel sent son rythme cardiaque s’accélérer. La paume de ses mains est moite. Elles viennent s’essuyer sur ses genoux. Manuel n’en mène pas large.
Excusez-moi mademoiselle, je crois que nous nous connaissons.
La serveuse s’attarde quelques instants sur ce visage mangé de barbe, cette dégaine, cette face lunaire.
Non. J’crois pas.

Elle s’apprête à repartir quand Manuel se lève. Comme cette nuit là, il a trouvé le courage de lui parler. Il le faut !
Attendez ! Je suis Manuel Varrault, nous étions ensemble à la fac de Rennes.
Vous devez vous tromper. Je n’ai jamais mis les pieds à la Fac.

Elle repart. Son parfum bon marché flotte dans l’air. Manuel sent ses genoux ployer. Il se rassied brutalement. Anne l’a oublié. Tout. Leur histoire. La fac. Eux ! Son cœur cogne dangereusement dans sa poitrine. Manuel fouille dans la poche intérieure de sa veste. Il en ressort une boîte de gélules de Zestril. Il en avale une, arrosé du reste de Picon-bière. Il sait que le mariage de l’alcool et du lisinopril ne fait pas bon ménage, mais il veut faire cesser les palpitations cardiaques qui agitent sa poitrine. D’un revers de manche, il essuie la sueur qui inonde son front. Ça n’a aucun sens, elle ne le reconnaît pas, elle… Elle le snobe !
Pendant quelques secondes, Manuel ne sait plus ce qu’il fait ici, dans cette brasserie. Il lui faut plusieurs minutes avant de reprendre ses esprits. Quand il se lève pour partir, son corps est encore secoué de tremblements nerveux. Il se sent mal, au bord de l’évanouissement.
L’air du dehors lui fait du bien. Il inhale de grandes goulées d’oxygène. Des larmes brouillent sa vue. Manuel n’en revient pas de ce qui vient d’arriver. Devant la vitrine d’un magasin de vêtements, il croise son reflet. Les années ont érodé son visage. De nombreuses rides courent autour de ses yeux. Et puis, il ne s’est pas rasé depuis plusieurs jours. Sa main passe dans ses cheveux. Il a vieilli. De nombreux cheveux gris sont là pour en témoigner. Manuel entrevoit le semblant du début d’une explication. Anne ne l’a tout simplement pas reconnu. C’est ça !
Dans l’habitacle de sa voiture, Manuel écoute l’album de la Mano Negra « KING OF BONGO ». Si ses yeux ne quittent pas l’entrée de la brasserie, ses pensées s’évadent vers son passé. Il se remémore ces années folles, d’étudiant aux cheveux longs, de cette faculté de lettres où il n’a même pas réussi sa licence. Il est pion, surveillant d’externat en langage Éducation Nationale. C’est un bahut de bourges à Montivillliers. La CPE, la conseillère principale d’éducation, a tout du teckel. Les cheveux frisés, l’odeur de chien mouillé, une haleine tellement fétide que Manuel regrette les gaz moutardes. Elle déteste Jacques Brel, sa gueule pleine de sueur quand il chante, avec ses tripes, « AMSTERDAM », ça l’écœure… Elle l’écœure encore plus. Autant par son faciès de clebs que par son raisonnement d’étron. Manuel se met à s’énerver sur le volant de sa voiture. Ses doigts se mettent à tambouriner le contour en faux-cuir au diapason de la musique rock. La colère s’est substituée en lui au dépit amoureux. Ses yeux ne sont plus que deux fentes haineuses. Quand la silhouette passe devant sa voiture, un rictus atroce déforme son visage. Il ouvre la portière, fermement décidé à en finir…

(…)
Sur la falaise de craie les bourrasques de vents font ployer les corps comme de vulgaires arbrisseaux. C’est une lutte acharnée. Anne hurle, elle le supplie d’arrêter. Ses hurlements s’envolent sous la violence de la tempête. Manuel s’étreint la tête. Elle est à ses pieds, sanglotante, le visage tuméfié par les coups qu’il lui a infligé. Il voudrait tant qu’elle cesse de lui mentir, de lui raconter tous ces putains de bobards insupportables… Comme quoi elle s’appellerait Séverine, qu’elle est mariée depuis six ans à un pompier, qu’elle a une petite fille, répondant au prénom de Samia… Et qu’elle ne le connaît pas. C’est le pire dans tout le flot de saloperies qui sort de sa bouche… elle ne le connaît pas !
Souviens-toi Anne ! C’est moi Manuel ! Tu ne peux pas m’avoir oublié comme ça ! Tu ne peux pas !

Manuel n’en peut plus de l’entendre chialer. Ses mains enserrent le fragile cou. La bouche s’entrouvre sur un râle. Les yeux s’embuent de larmes, se strient de sang. La couleur de son visage prend une teinte de cendres. Manuel plonge son regard dans celui de Anne. Tout à coup, il doute. Est-ce sa mort imminente qui la rend si méconnaissable ? Il ne reconnaît plus les traits du visage, l’ourlet des lèvres, la courbe des sourcils, même la couleur de ses cheveux qui dégoulinent d’eau. Il ne s’arrête pourtant pas de serrer ce cou. Manuel ne comprend pas. Plus. De toutes ses forces, il presse ses mains, il sent sous ses doigts la trachée s’écraser, céder sous la strangulation. Quand il relâche sa prise, la langue de la fille ressort de sa bouche comme un corps étranger tentant de s’échapper. Manuel s’écroule au sol, à genoux et il se met à dégobiller. Son regard embué se pose sur la dépouille de sa victime. Ce n’est pas elle, ce n’est pas Anne, ce corps inerte. Depuis tant d’années, qu’il la cherche quand la retrouvera t-il enfin ? C’est un nouvel échec… Péniblement, il se redresse, du pied il fait rouler le corps sans vie. Sur l’herbe détrempée, le corps émet d’étranges bruits spongieux pour parvenir au bord du précipice. Le vent hurle à ses oreilles. Manuel croit y entendre un rire dément. Il pousse une nouvelle fois la masse qui tombe du haut de la falaise dans les ténèbres de la nuit. Comme une bouche hideuse sombre avalant sa proie. En contrebas la mer cogne sur la roche. Les vagues se déchaînent sur les récifs en écume de rage. Manuel entend toujours le rire démoniaque. A petites foulées, il regagne sa voiture garée sur le parking. Dans la nuit, les phares blancs de l’Audi font penser aux yeux d’un prédateur. Le moteur rugit, Manuel passe la première et il s’en va. A la recherche de sa bienaimée.

Fin

janvier 17th, 2011

ZORAN (un conte de Noël)

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Il était une fois un petit garçon dont le prénom n’avait pas plus d’importance que son existence même. Comme tous les enfants, il s’extasiait devant le spectacle féérique des vitrines de Noël. A l’approche des fêtes, tous les magasins des Grands Boulevards revêtaient leurs tenues d’apparats. Là, des étoiles dorées scintillaient, des boules multicolores comme des grappes géantes d’un raisin bigarré et irréel remplissaient les espaces, ici des guirlandes serpentaient le long des encadrements des fenêtres comme des boas de fête inoffensifs. La rue, les réverbères surtout, tout n’était que féerie lumineuse et débauche d’effets enchanteurs. Paris exsudait de l’esprit de Noël. Les commerçants faisaient chanter les tiroir-caisses, les vendeuses entamaient un marathon intenable en slalomant entre des rayons pillés et des clients énervés de ne pas trouver comment mieux dépenser leurs maigres économies.

Au-dehors, quelques flocons de neige se mirent à tomber. Les badauds, agglutinés devant les immenses vitrines où le spectacle de marionnettes mécanisées captivait les rétines depuis des décennies, n’y firent même pas attention. Derrière les épais carreaux de verre, des automates déguisés en oursons mimaient des scènes de vie quotidienne pour la plus grande joie des enfants et de leurs parents. Les yeux s’embuaient de bonheur, à une époque où ils se brouillaient de fatigue devant des jeux débiles ou des programmes de la Une guère plus intelligibles. La foule se mouvait par grappes humaines, happée parfois par la gueule de tel magasin ou de tel autre plus aguicheur. Chétif et craintif, un garçonnet suivait le mouvement. Vêtu d’un jogging informe qui n’affichait même pas une marque, d’un bonnet deux fois trop grand pour lui, retombant sur ses yeux en une masse de laine grise et d’une paire de baskets éculée, il semblait apeuré jusqu’à ce qu’il rejoigne le pied d’une devanture et qu’il ne découvre le spectacle offert. Ses grands yeux sombres s’écarquillèrent encore plus à la vue d’ un ours blanc s’ébrouant dans une baignoire argentée, dans un geyser de bulles translucides et de mousse blanchâtre.

Ce n’était pourtant pas l’incongruité d’assister au bain d’un plantigrade qui l’intriguait, que de voir toute cette eau savonneuse. Machinalement, sa main droite s’infiltra sous son bonnet et il se mit à se gratter frénétiquement le cuir chevelu. Depuis combien de temps ne s’était-il pas lavé ? Un, deux, trois mois ? L’enfant haussa les épaules et il fila rejoindre un autre attroupement de badauds. C’était encore des oursons qui jouaient à la marelle devant un ours à lunettes, hilare. Une petite fille se trouvait juste à côté de lui, son rire enfantin le fit sursauter. Elle avait de longs cheveux châtains, retenus par une barrette représentant une fée. Cette gamine l’intriguait. Discrètement, il s’approcha d’elle. Elle sentait bon. Une odeur entêtante de fleur et de pain d’épice. Leurs regards se croisèrent. Il lui sourit.

  • Juliette, viens, ne t’approches pas de ce garçon. Tu ne vois pas que c’est un Rom ! Allons, viens par ici. Allons-nous en !

La mère et la fillette s’éloignèrent. D’autres visages blafards se penchèrent vers lui, avec une moue de dégoût et de colère. Gitan, Manouche, Rom… Il était à nouveau démasqué. L’enfant s’extirpa de la foule, qui n’avait plus rien de rassurant, jouant des coudes et de sa minceur, puis il traversa au pas de course le boulevard Haussman pour rejoindre la pénombre du trottoir opposé. Fuir. Toujours. Courir. Parfois. Ne surtout pas se faire remarquer. Une règle immuable quand on était un autre, surtout un Tzigane… La nuit, tous les étrangers ne sont qu’ombres, silhouettes à peine esquissées rasant les murs. Dans sa frêle poitrine, son cœur cognait et des larmes dégoulinaient en de longues trainées sombres sur la crasse de ses joues.

  • Pourquoi tu chiales le môme ?

L’enfant se retourna. D’un revers de manche, ses pleurs terminèrent leur course sur le mur d’à côté. Le garçon devait avoir à peu près son âge. Neuf, dix ans. Ses cheveux étaient si blonds et si fins, que sa chevelure semblait être constituée de fil d’or et avoir leur propre vie. Sa combinaison vert pomme, son écharpe d’aviateur orange et ses bottines de cuir marron rehaussaient l’allure étrange du garçon. Magnétique. Ce môme était magnétique. Bien plus que toutes ces vitrines animées de l’autre côté de la rue.

  • Tu t’appelles comment ? Moi, comme je n’ai pas de prénom, je te laisse le choisir !

Il parlait avec un ton de défi et une morgue incroyable. Sous le bonnet grisâtre, un sourire se dessina.

  • Pourquoi tu souris ? Tu te fous de ma gueule ?

  • Bah, ce n’est pas possible de ne pas avoir de prénom… ce serait… Ce serait… Comme… comme de ne pas exister !

  • Et ça te fait marrer ? Je n’existe que pour ceux qui le désirent. Je suis comme le rêve, tu peux le vivre éveillé, l’oublier ou essayer de l’influencer. Pour les uns, je suis un Petit Prince, triste Roi qui ne prédestine même pas à sa propre vie. Pour les autres, je ne suis parfois qu’un songe, voir simplement irréel. Et pour toi ?

  • Heu… Tu es comme moi ? Juste un enfant. Avec de drôle de cheveux blonds et une sacrée dégaine !

Les deux mômes se mirent à rire. Cheveux d’or et cheveux noirs. Deux tignasses agitées d’un fou rire incontrôlable.

  • Alors je vais t’appeler Ordan, chez nous les Tsiganes, cela veut dire « Le rayon de soleil ».

  • Cool ! Ordan… Or-dan… Ordan ! Je kiffe ! Et toi, quel est ton prénom ?

  • Zoran.

  • Et ça signifie quoi ?

  • Le moment où le jour se lève… L’aube quoi !

  • L’aube et le rayon de soleil ! C’est génial ! Et tu viens d’où ?

  • Les Tsiganes ont un proverbe : « Ce n’est pas la destination mais la route qui compte. » Je suis d’ici et d’ailleurs.

  • On se ressemble beaucoup l’ami ! Alors faisons route ensemble !

Malgré leurs jeunes âges, leurs looks improbables, les deux gamins s’évanouissent dans la pénombre des rues parisiennes sans que quiconque n’y accorde la moindre attention.

  • Et c’est où chez toi ?

Ordan tend son index vers le plafond étoilé.

  • J’habite une minuscule planète perdue dans l’univers. Mais je suis comme toi, je peux être ici ou ailleurs. Un nomade. Je suis partout chez moi et nulle part à la fois. Je suis un gitan céleste, un Rom des astres, un Tsigane des étoiles !

Zoran hoche la tête.

  • Et tu n’as pas de parents ?

Ordan s’arrête. Son regard d’un bleu insondable se durcit jusqu’à prendre la teinte grise d’un ciel breton. Ses mâchoires se crispent, Zoran peut voir les maxillaires onduler sous la peau de ses joues. Sa voix chevrotante semble lointaine tout à coup. Plus grave aussi.

  • Mon père est mort à la guerre. C’était un aviateur.

  • Je… je suis désolé.

  • Tu n’as pas à l’être. Les hommes rêvent de combats et d’honneurs, la mort est souvent leur seule récompense. Et les tiens ?

  • Ils… Ils sont vivants. Ils ont été arrêtés par les flics. Ici, quand on n’a pas de papiers d’identités, ils nous arrêtent et ils nous renvoient dans notre pays. J’ai eu de la chance, j’ai pu me sauver et…

  • Mais, je croyais que tu n’avais pas de pays ?

  • C’est pour ça que j’ai peur pour eux. Je ne sais pas où ils sont, ni où ils vont être envoyés. Nous ne sommes nulle part chez nous. Tu crois qu’ils vont les renvoyer où Ordan ? En Roumanie ? C’est de là-bas qu’on venait…

  • Je n’en sais rien, mais je connais quelqu’un qui pourrait nous dire où ils sont. Vient on va aller voir cette vieille fripouille de Léon Erpe, il saura nous aider.

  • C’est qui ?

  • Un douanier… Mais un douanier pas comme les autres… Son cœur ne connaît aucune frontière et son esprit n’a pas les barrières de ses semblables. Mais il n’habite pas tout près d’ici. Pose tes mains sur mes épaules et prépare toi à un voyage que tu n’es pas prêt d’oublier.

Zoran ne comprend pas très bien ce que veut dire son nouvel ami, mais son sourire énigmatique et cette assurance qu’il a en lui, l’incite à l’écouter. Ses mains à peine posées sur ses épaules, qu’il ressent aussitôt un soubresaut inouï. D’un coup, il est emporté dans les airs comme par magie ! Quand ses paupières se rouvrent, ses doigts enserrent des plumes dorées. Zoran n’en revient pas, il chevauche un extraordinaire oiseau. Ses ailes déployées battent comme des draps mouillés sous l’effet d’une bourrasque violente.

« Pas un simple oiseau, lui murmure une voix qu’il reconnaît bientôt comme celle d’Ordan, un condor, Zoran. »

Sous ses pieds, Paris étale ses artères, ses toits et ses lumières Zoran songe à un manteau d’ébène parsemé de milliers de pierres précieuses. C’est tout simplement magnifique.

« Nous arrivons, accroche toi fermement à mes plumes, nous allons atterrir. »

L’oiseau géant et l’enfant agrippé à son plumage décrivent une impressionnante arabesque au-dessus d’un immeuble plongé dans l’obscurité. Le cœur de Zoran bat si fort qu’il lui semble que sa poitrine va céder sous les coups sourds. Ses yeux se ferment quand les serres du Condor touchent le sol de gravillons, et quand ils s’entrouvrent, Zoran enserre toujours le cou d’Ordan, redevenu l’enfant aux cheveux dorés et à l’étrange salopette verte. Seule une plume dorée mêlée à sa chevelure témoigne de ce qu’il a été quelques minutes auparavant.

  • Voilà, on est arrivé. Tu vois ce châssis de toit entrouvert. Il y a une échelle qui mène directement au couloir des appartements. C’est au numéro 1224. Fais vite, il t’attend !

  • Mais… mais et toi, tu ne viens pas ?

  • Non Zoran. Notre rencontre se termine là. Je dois encore voir d’autres personnes cette nuit.

  • Latcho drom mur paral (bonne route mon frère), murmure Zoran, des larmes plein les yeux.

  • Bonne route à toi aussi Zoran et sèche tes larmes, l’heure n’est plus au chagrin. Le bonheur est une denrée que tu connais trop peu pour l’apprécier pleinement. Mais rien n’est immuable et bientôt tu le comprendras.

  • Tu connais donc ma langue ! Mais qui es-tu ??? Je ne comprends pas tout ce que tu dis !

  • Je suis la nuit qui te protèges, le rayon de soleil qui te réchauffes, l’aube rieuse, le matin enchanteur… je suis Ordan, un mioche en salopette, facétieux et mature, le petit Prince pour tant d’autres… Je suis ici et ailleurs, mais je serais toujours là pour toi Zoran, pour celles et ceux qui le méritent… Va maintenant, Léon doit s’inquiéter. Devlesa (au revoir) Zoran !

Sur ces étranges paroles Ordan se jette dans le vide pour réapparaître aussitôt sous la forme d’un autre oiseau magique et mythique, un phénix aux ailes enflammées et disparaître dans l’horizon dans une traînée de flammes cuivrées. Zoran agite encore sa main quand une voix retentit dans son dos :

    « Dis moi ce que tu fous sur le toit de mon immeuble ? »

Quand Zoran se retourne, un homme le jauge. Il a la cinquantaine tassée, pas très grand et un ventre proéminent. Malgré la fermeté de sa voix, son regard triste, le faisceau de rides autour de ses yeux gris et son sourire en coin trahissent une profonde humanité.

  • Il est parti le chenapan à la tignasse ambrée ?

  • Oui. Vous le connaissez monsieur ?

  • Quand j’ai perdu ma femme et mon fils de cinq ans dans un accident de voiture, il est apparu en plein milieu de mon salon alors que j’allais faire taire ma souffrance d’une balle de 9 millimètres. Il bouffait une barbe à papa énorme, en me regardant d’un drôle d’air.

    L’homme s’approche de Zoran et se plante face à lui, son ventre presque à le toucher.

  • Je lui ai demandé ce qu’il foutait dans mon salon. Comment diable il était apparu là ! (l’homme allume une cigarette) Il m’a dit que la vie était un spectacle et que la mort en était un autre. Il a aussi ajouté que je devais faire un bout de chemin avec lui avant le Grand Voyage. Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait… J’avais mon flingue de service à la main, un verre de whisky dans l’autre… J’étais désespéré… Il a tendu sa minuscule main vers moi. La barbe à papa avait disparu. Il souriait, tellement heureux, que je crois que je me suis mis à sourire aussi. Quand je me suis levé de mon fauteuil, mon flingue et mon verre avaient également disparu. Quand ma main a enserré la sienne, j’ai ressenti une chaleur irréelle envahir mon corps et ça n’avait rien à voir avec l’alcool que j’avais ingurgité ! On s’est retrouvé projeté ailleurs, quelque part dans un patelin d’Afrique où le marabout du village m’a expliqué que la vie n’avait pas qu’un sens mais autant qu’on voulait qu’elle en ait. Puis on est parti ailleurs, toujours plus loin, encore et encore… Tout ce que je peux te dire, c’est que plus rien n’a été comme avant… Il… Il m’a changé.

  • Mais moi qu’est-ce que je fais là ?

  • Il savait que nous allions nous rencontrer. Je m’appelle Léon Erpe. Il doit t’avoir parlé de moi. Il a évoqué tes parents et ta petite sœur. De la répression à l’encontre des Tsiganes en Roumanie… Il… Il est au courant pour ce qui leur est… arrivé. Le pogrom dans ton village…

  • Qu’est ce que vous racontez ? Taisez-vous !

  • Il savait pour leurs assassinats.

  • C’est n’importe quoi ! Mes parents et ma sœur sont vivants ! Vivants ! Je lui ai dit ! Vous dites n’importe quoi !

Zoran s’écroule au sol, le corps secoué par une terrible crise de nerf et de larmes. Léon Erpe se penche auprès du corps qui se débat contre tant de souvenirs effroyables. Sa voix n’est plus bourrue quand il chuchote à l’oreille de l’enfant :

« Ils n’ont jamais été arrêté par la police Zoran, pas vrai ? Pour la simple et bonne raison qu’ils sont morts en Roumanie, il y a plus de trois ans. Je sais que tu es venu en France par tes propres moyens. Je suis là pour t’aider Zoran. Relève toi mon garçon. »

Péniblement, Zoran se redresse, son corps tremble comme la dernière feuille d’automne. Léon défait son gilet et en couvre les frêles épaules.

  • Viens mon garçon, allons chez moi, je vais te préparer un chocolat chaud. Nous avons tant de choses à nous dire.

Le gros bonhomme et l’enfant passent l’un après l’autre par le châssis. Sur le toit-terrasse de l’immeuble, un fin film de neige recouvre les traces de leurs pas. Quelque part dans la ville, les cloches d’une église salue de douze coups sonores le soir de Noël. Demain, chacun trouvera un cadeau auprès du pied d’un sapin. Les rires cristallins de gosses surexcités démarreront une symphonie heureuse qui perdurera jusque tard dans la soirée. Zoran ne le sait pas encore mais il trouvera bien plus qu’un présent périssable quand, à son réveil, ses paupières s’ouvriront : derrière le sourire candide et la bonhomie de Léon Erpe, c’est une nouvelle famille qui l’attend. Un nouveau chemin à parcourir qu’il ne fera plus jamais seul…

FIN

Aux femmes de ma vie,

Aurélie, Manon et Lola

Sébastien Gehan

 

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